Partir de l’évidence que Giulio Petri s’empare d’un genre – le giallo – pour mieux le détourner, le triturer afin de glisser en filigrane sa vision désenchantée du monde, sa subversion naturelle d’intellectuelle de gauche, n’est pas forcement l’entrée la plus pertinente pour apprécier ce drôle d’objet.

Revoir ce film sous cet angle réducteur ne permet pas d’en mesurer sa très grande singularité.

Un titre déjà : La Mort a pondu un œuf, énigmatique et fascinant, attisant d’emblée la curiosité des amateurs de bizarrerie. Les surréalistes n’auraient pas renié cette phrase absurde, jouant sur un paradoxe ironique entre la mort et la vie. Mais n’allez pas vous précipiter vers une explication rationnelle et/ou symbolique là où il n’y en pas peut-être pas. Laissez-vous juste ensorceler par cette œuvre aux ramifications spirituelles et visuelles multiples, un peu comme si Jean-Luc Godard était en charge d’une adaptation de Boileau et Narcejac, aidé par des techniciens amateurs d’art contemporain.

Alors, oui, il est bien question « d’œufs » : Anna élève des poulets en batterie avec son mari qui la trompe avec sa nièce Gabrielle. Les amants élaborent un plan machiavélique afin d’éliminer Anna. Mais Gabrielle joue un double jeu puisqu’elle sort aussi avec un homme qui pourrait être un assassin. Pendant ce temps, les poulets survivent et meurent, parqués dans cette ferme moderne et effrayante. De là à dire que les auteurs comparent les humains à de la volaille… En dire davantage tiendrait davantage de l’ordre de l’exégèse que d’un résumé objectif, difficile à exprimer sans invoquer le ressenti.

Deuxième long métrage pour le cinéma de Giulio Questi, après Tire encore si tu peux, western baroque, à la lisière du fantastique, La Mort a pondu un œuf s’apparente à une satire sociale et politique dans la lignée des œuvres engagées d’Elio Petri, notamment Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. Une lecture prosaïque, purement doctrinale nous amène à penser que Questi règle ses comptes avec la société capitaliste. L’entreprise expérimentale de poulets, délestée de la moindre main-d’œuvre, sert de laboratoire inquiétant permettant au réalisateur de s’en donner à cœur joie pour dénoncer l’absurdité du progrès, le consumérisme à outrance et l’exploitation des animaux, et par extension de l’homme par l’homme. L’une des séquences les plus marquantes, à la fois drôle et terrifiante, nous montre des poulets génétiquement modifiés dénués de tête, ailes, pattes…

Le film dresse un état des lieux accablant d’un système qui se tire une balle dans le pied. Mais cette vision s’avère parcellaire, beaucoup trop réductrice pour saisir le malaise engendré par ce film insolite. Mais derrière la structure d’un giallo abscons, le discours politique n’apparaît jamais comme une donnée évidente, brouillée par la déconstruction de la narration et les audaces formelles. Cette dimension est présente mais elle est tout autant un prétexte que l’intrigue criminelle pour nous transporter dans un univers déroutant, construit autour de quelques personnages coincés dans un monde de plus en plus dingue. Le sens se laisse doucement dévorer par les sensations procurées par ce déluge d’invention graphique. Questi ne va jamais là où on l’attend, à l’instar de son montage syncopé qui propose un régime d’images qui s’enchevêtrent, se télescopent au point de nous faire perdre nos repères. La géniale idée des auteurs est d’écrêter les différentes histoires racontées. Il n’y a pas une ligne directrice, tous les récits sont imbriqués à niveau égal. A nous de nous débrouiller avec ce délire psychédélique influencé par le pop art et la Nouvelle vague qui mêle giallo, anticipation et film d’auteur engagé. Il n’est pas hasardeux de constater que l’un des scénaristes, Franco Arcalli, qui a travaillé pour Michelangelo Antonioni et Bernardo Bertolucci, en est aussi le monteur. Cette volonté de partir d’un récit classique en apparence et de le pervertir par un montage avant-gardiste implique une adhésion de la part d’un spectateur acceptant s’égarer dans ce film “monstre” qui peut s’appréhender comme une pure expérience mentale.

Le désir de Questi est de nous dévorer par la simple puissance de sa mise en scène, enchaînements de flous artistiques, de plans d’inserts, de décadrages, de raccords dans l’axe, d’effets de montage cut qui finissent par contaminer un film très (trop?) bavard, mais dont les dialogues finissent presque par ne plus avoir d’importance. La musique atonale est également au diapason mixant accords de bossa, free jazz et partition contemporaine.

Sans cette déconstruction permanente, La Mort a pondu un œuf ressemblerait finalement à un giallo à l’architecture classique, dans la lignée de L’Adorable corps de Déborah de Romolo Guerrieri ou Si douces… si perverses de Umberto Lenzi avec déjà Jean-Louis Trintignant, réalisés tous deux en 68.

Le sentiment de sidération et de saturation se bouscule dans une même séquence où l’on ne sait jamais s’il s’agit d’une réalité tangible ou d’un pur fantasme imaginé par Marco, figure centrale du film, personnage énigmatique, créant des dispositifs érotico-sadiques issus de son imagination pour s’échapper d’un réel moribond.

Démêler le vrai du faux devient alors un exercice ludique mais périlleux. Finalement, Questi s’interroge sur la matière même des images, sur ce qu’elles induisent et ce qu’elles peuvent susciter sur le plan émotionnel.

Ce n’est ni le message politique ni l’appartenance à un genre qui motivent le cinéaste mais davantage une réflexion autour du pouvoir hypnotique du cinéma, un penchant ludique pour les associations d’idées à travers un découpage filmique insolite. Après la projection, des images (limites subliminales) reviennent nous hanter. On sort un peu épuisés de ce trip à la frontière de la folie mais l’expérience vaut le détour.

Giulio Questi ira encore plus loin quatre ans plus tard avec Arcana, délire fantastico-ésotérique, et mettra fin à sa carrière pour le grand écran. Il poursuivra ses activités à la télévision et finira par réaliser des courts métrages fauchés auto-produits. Une drôle de carrière pour un cinéaste atypique, exigeant et un peu fou.

Le film sort chez Studio Canal dans la collection dirigée par Jean-Baptiste Thoret. Au menu, une présentation par Thoret lui-même du film, un émouvant documentaire sur Jean-Louis Trintignant et surtout une interview indispensable et rare de Giulio Questi vers la fin de sa vie (il est décédé en 2014). Inutile de rajouter que la copie présentée, uniquement en VOST, est magnifique.

A propos de Emmanuel Le Gagne

Laisser un commentaire