Une grenouille filiforme aux gestes hiératiques, une diva porcine vêtue d’un boa en plume, un curieux monstre amateur de cookies vivant dans une poubelle, il est peu de dire que les créations de Jim Henson ont infiltré la pop culture. Kermit, Miss Piggy, Elmo, le Cookie Monster ou Big Bird font partie de l’inconscient collectif. Marionnettiste de génie dont la vie est au moins aussi incroyable que la carrière, il fait partie de ces artistes qui transformèrent leur discipline en art à part entière, comme Willis O’Brien, Ray Harryhausen ou Phil Tippet le firent pour la stop-motion. Rien d’étonnant qu’il soit, plus de trente-cinq ans après sa mort, toujours aussi influent, comme le prouvent les sorties en combo UHD 4K / Blu-Ray de deux de ses plus grands films, Dark Crystal et Labyrinthe, chez l’éditeur All The Anime.

THE DARK CRYSTAL © 1982, 2024 The Jim Henson Company.
Cette place, il la doit, évidemment au Muppet Show, institution de la télévision américaine qu’il porta avec réussite sur grand écran dès 1979, mais également au Jim Henson’s Creature Shop, société et atelier créatif qui participa aux effets spéciaux de films tels que Les Tortues ninjas, Babe ou Le Pacte des loups. C’est après le premier long-métrage des Muppets (dont il signe le scénario mais dont la mise en scène est confiée à James Frawley) qu’il s’attelle à un pari encore plus fou : un conte mythologique porté par des créatures animées, selon diverses techniques, mais sans qu’aucun humain n’apparaisse à l’écran.
Dark Crystal de Jim Henson et Frank Oz (1982)
Ce défi, Henson le relève finalement en 1982, après s’être essayé à la réalisation à l’occasion de La Grande aventure des Muppets, deuxième incursion de Kermit dans les salles obscures. Dans une année faste pour le cinéma de genre, à propos de laquelle tout a déjà été dit ou écrit, Dark Crystal s’impose comme un événement majeur. Le projet tient tellement à cœur à son auteur, qu’Henson y investit l’entièreté de sa fortune personnelle. Il écrit lui-même le scénario, épaulé par David Ordell, déjà à la plume sur de nombreux épisodes du Muppet Show, et convoque une équipe de choc. Frank Oz, déjà derrière la gageure que fut l’animation de Yoda dans L’Empire contre-attaque (auquel il prêta également sa voix), coréalise le film à ses côtés. L’illustrateur Brian Froud, grand nom de l’heroic fantasy, s’occupe de la direction artistique tandis que les mimes Jean-Pierre et Claude Amiel ont quant à eux la charge de diriger les comédiens en costumes censés donner vie aux créatures. Le récit suit Jen, adolescent considéré comme le seul survivant de la race des Gelflings, qui est à la recherche d’un éclat de cristal gigantesque donnant force et puissance aux Mystics, un peuple sage et pacifique, mais est également convoité par leurs ennemis, les perfides Skeksis.

THE DARK CRYSTAL © 1982, 2024 The Jim Henson Company.
Dès ses premiers instants, où une voix narre les origines de Thra, le monde imaginaire dans lequel se déroule l’action, Dark Crystal affiche une ambition claire : donner naissance à un nouveau mythe cinématographique. Une cosmogonie et un récit qui s’écartent du modèle classique campbellien inspiré de l’antiquité, et des habituelles références aux religions abrahamiques, pour puiser sa philosophie dans le bouddhisme. Bien que l’on y retrouve le parcours classique du héros, dont le statut d’élu est révélé par un vieux mentor, le sempiternel combat du Bien contre le Mal est ici écarté au profit d’une communion psychique entre les deux. Les Skeksis et les Mystics, races ennemies depuis des siècles, sont ainsi connectés spirituellement mais également physiquement. Une formidable idée illustrée par un simple effet de montage qui unit les opposés dans la douleur et rend le concept immédiatement limpide et compréhensible pour le spectateur. En cela, le film fait un pas de côté vis-à-vis de Star Wars sorti seulement cinq ans plus tôt. Ironiquement, on retrouve à la production Gary Kurtz, aux manettes sur les deux premiers volets de la saga, qui vient tout juste de se brouiller avec Georges Lucas. Certes, le long-métrage d’Henson affiche quelques points communs avec le space opera culte (les Mystics meurent en s’évaporant comme les Jedi, Jen admire le coucher de trois soleils rappelant le paysage de Tatooine…), mais sa mythologie se veut volontiers plus éthérée, plus abstraite et moins prosaïque. La rencontre de deux personnages aboutit par exemple à une connexion mentale où les souvenirs et les émotions se partagent, séquence à laquelle Guillermo Del Toro rend hommage dans son Pacific Rim. Acmé de cette approche antimanichéenne, le superbe final, où les deux peuples adverses ne forment plus qu’un. Une idée, par ailleurs, assez proche de celle souhaitée pour la conclusion du Retour du Jedi selon les dires de Kurtz.

THE DARK CRYSTAL © 1982, 2024 The Jim Henson Company.
Comme James Cameron le fera avec Pandora des années plus tard, Jim Henson façonne Thra tel un monde fascinant et cohérent. La direction artistique développe un écosystème complet, une faune et flore où chaque être a un rôle à jouer. Un foisonnement qui obligera même le cinéaste à couper un passage entier dans un décor souterrain suite à diverses projections test, une esthétique qui aboutira à la création de la série Fraggle Rock l’année suivante. La photo d’Oswald Morris, chef opérateur du Limier, entre autres, tire pleinement parti du dispositif en donnant une profondeur et parfois un gigantisme à des maquettes détaillées. Le travail de pantomime des acteurs aux costumes remplis d’éléments en animatroniques, et les marionnettes parfaitement manipulées par Henson et son équipe, suffisent à rendre tangible cet univers. Jamais sa véracité n’est remise en question. Plus encore, il parvient à insuffler une personnalité, une identité, des rites et des croyances aux deux peuples.
Les Skeksis sont assoiffés de pouvoir, englués dans des tractations politiques sans fin. Les Mystics, eux, sont entièrement dédiés à leur quête spirituelle, comme pris dans une transe. Une distinction nette certes, mais qui n’accable jamais aucun des camps. Tous semblent aveuglés, enfermés dans leurs manipulations ou leurs croyances. Seul Jen, le Gelfling, semble totalement libre de choisir son allégeance. Plus étonnamment, bien qu’épique et émouvant, le film ne se départit jamais d’une dimension grotesque. Les Skeksis sont une espèce déliquescente. Une noblesse engoncée dans ses traditions, au physique repoussant et à la santé fragile, qui puise sa force dans l’énergie vitale d’esclaves. Mis à nu, ils ne sont que des créatures souffreteuses, cacochymes et pathétiques. Un regard critique sur une certaine classe parasitaire et répugnante, qui aborde une dimension de farce absurde pas si éloignée de l’esprit des Monty Pythons. Une influence loin d’être anodine qui, en plus d’enrichir la tonalité de ce chef-d’œuvre de l’animation, ouvre la voie au projet suivant de Jim Henson.
Labyrinthe (Labyrinth) de Jim Henson (1986)
Quatre ans après Dark Crystal, le cinéaste retrouve Brian Froud pour un projet à la facture technique en apparence plus classique mais tout aussi audacieux. Bien que cette fois porté par un duo d’acteurs en chair et en os, Labyrinthe dénote de la même passion du réalisateur pour les créatures en tous genres, lui permettant de perfectionner ses méthodes d’animation et ses procédés d’effets spéciaux. Le film, qui sera malheureusement son dernier passage derrière la caméra avant son décès en 1990, narre l’aventure de Sarah, adolescente en conflit avec sa famille, qui pénètre dans le royaume fantastique des Goblins afin de sauver son petit frère kidnappé par le roi Jareth. Jim Henson signe le scénario, cette fois épaulé par Dennis Lee, auteur récurrent pour Fraggle Rock, et par un certain Terry Jones, membre éminent des Monty Pythons, appuyant ainsi le décalage comique déjà en germe dans son long-métrage précédent. Après Gary Kurtz, c’est désormais George Lucas himself qui assure la production, tout en restant discret lors de la promotion afin de ne pas faire de l’ombre à un artiste dont il était un immense admirateur.

LABYRINTH © The Jim Henson Company.
Au papa de Star Wars, Labyrinthe emprunte une volonté de miser sur les nouvelles technologies afin de faire évoluer les trucages. En découle un générique qui voit voler une chouette entièrement générée en images de synthèse. Cette première tentative de l’histoire de créer un animal en CGI s’avère en réalité l’élément initial qui ancre le film dans son époque. Car disons les choses nettement, contrairement à l’intemporel Dark Crystal, le long-métrage est parfois daté, marqué par une esthétique très 80’s. Pour Jareth, le cinéaste avait envisagé Sting, Mick Jagger ou même Michael Jackson, souhaitant le voir interprété par un grand nom de la musique. C’est finalement David Bowie qui est choisi, charriant avec lui son charisme et sa persona artistique. Arborant un look pour le moins kitsch, pantalon moulant en cuir et brushing XXL, le chanteur protéiforme, assure avec le talent qu’on lui connaît, les passages chantés. Problème, même si l’on y retrouve l’amour des comédies musicales déjà à l’œuvre dans le Muppet Show, ces séquences superflues ralentissent le rythme du récit à défaut de faire office de respirations enlevées. Sarah, campée par une toute jeune Jennifer Connelly, apparaît quant à elle vêtue d’une robe de princesse au cœur d’un jardin à la française, comme sortie d’un conte. Tout à coup, l’adolescente s’enfuit et traverse une banlieue moderne, épicentre de bon nombre de films américains de la décennie 80. La volonté est claire, introduire son héroïne rêveuse dans un environnement hors du temps avant de révéler son quotidien banal et ennuyeux. Son désir d’un ailleurs fantaisiste et magique est renforcé par la succession de ces plans passant du merveilleux au plus insignifiant, levant le voile sur l’identification du metteur en scène pour son personnage principal.

LABYRINTH © The Jim Henson Company.
L’influence du conte de fées traditionnel est perceptible dès le départ. L’adolescente déteste sa belle-mère, ses parents la laissent seule jusqu’à l’heure fatidique de minuit, elle est jalouse d’un petit frère trop choyé… Pourtant l’héroïne est plus complexe et moins unilatérale qu’il n’y paraît. Son égoïsme la pousse même à déclencher la tragédie initiale, faisant d’elle un antagoniste. Le film va ainsi s’amuser à façonner un univers unique, tout en déconstruisant un à un les clichés inhérents au genre. La superbe photo d’Alex Thomson (Excalibur, L’Année du dragon, La Forteresse noire, Alien 3, excusez du peu) englobe les personnages dans une atmosphère surréaliste, onirique, qui tire profit de l’artificialité pure du tournage en studio, à l’instar de ce que le chef-opérateur fit sur Legend. Comme toujours, le bestiaire est l’un des points forts du métrage, Jim Henson imaginant des monstres inoubliables. Une lourde porte se change en véritable mecha, Ludo, créature aussi terrifiante qu’attachante, donne vie aux pierres en chantant, un gentleman à l’allure féline s’exprime avec un fort accent british… Certains d’entre eux apparaissent au détour d’un plan mais n’interviennent jamais dans le récit, nourrissant un monde dense et riche, dont seulement une part congrue semble abordée. Le film en profite même pour rendre un vibrant hommage à l’art du marionnettiste. Au détour d’une séquence horrifique, des visages formés de mains (en réalité celles de Brian Henson, fils de Jim), prennent vie par de simples gestes, réunissant l’outil de l’artiste et sa création dans un même mouvement plein de poésie.

LABYRINTH © The Jim Henson Company.
Le long-métrage ose également s’aventurer sur un terrain résolument humoristique. L’influence de Terry Jones est perceptible à travers des gags absurdes voire scatologiques. Des monstres qui commentent avec détachement les faits et gestes de la protagoniste dans une séquence quasi horrifique, ou les énigmes absurdes de deux gardes, renvoient au non-sens de Sacré Graal. L’apparition d’Hoggle, urinant dans son jardin, ou ce marais de flatulences relèvent d’un humour certes plus puéril mais détonnant dans un projet familial. Un sens du burlesque proche de Bandits, bandits que son camarade des Monty Pythons, Terry Gilliam, sort au même moment et avec lequel le film partage quelques points communs. Fidèles à la mécanique du Magicien d’Oz, Henson et Gilliam remplissent la chambre de leur protagoniste de livres, de posters, de poupées, qui s’animent une fois plongés dans leur monde imaginaire. Les décors doivent ainsi être scrutés par les spectateurs, obligeant à passer par delà les apparences. Le créateur du Muppet Show prend cette logique au pied de la lettre, joue avec les perspectives faussées et la profondeur de champ à la manière des tableaux d’Escher, auquel Labyrinthe fait explicitement référence. Tout y est changeant, mouvant, en perpétuelle réinvention. Ainsi, l’univers féérique devient une projection de l’espace mental de l’adolescente, un lieu allégorique où s’expriment ses peurs, ses tourments, mais aussi ses fantasmes. Le long-métrage développe un sous-texte ambigu et dérangeant. Le roi des Goblins, enfant prisonnier du corps d’un adulte, contraint malgré lui de régner entouré de sa cour rappelant la peinture de Jérôme Bosch, est ainsi extrêmement sexualisé. Une relation trouble se noue entre lui et Sarah, et trouve son acmé dans une séquence de bal, moment de séduction inattendu et perturbant.
Contrairement à Dark Crystal, Labyrinthe relève plus du récit initiatique, voire psychanalythique, que de la fable mythologique. Les visons d’Epinal du conte sont mises à mal par un environnement bien plus complexe et sombre que ses homologues made in Disney. Ici, les fées sont des êtres teigneux, des nuisibles qui n’hésitent pas à mordre l’héroïne, alors qu’un curieux ver, en apparence affable et affectueux, indique à cette dernière une mauvaise direction. Sarah, qui rêve de s’évader loin d’un monde qui ne lui convient pas en racontant une histoire, découvre la fonction libératrice et émancipatrice de la fiction, mais aussi ses zones d’ombres, le risque d’y perdre pied avec la réalité. Dans L’Histoire sans fin, autre grand film sur la perte de l’innocence, le jeune héros, Bastien, renoue avec un imaginaire perdu suite à un deuil. L’un devient adulte trop vite par la force des choses, enfouissant tous ses rêves, l’autre a peur de sortir d’une enfance, période bénie où elle avait l’exclusivité de l’amour de son père. La référence visible à Max et les Maximonstre de Maurice Sendak (l’auteur étant même remercié au générique) n’est également pas anodine et fait des trois œuvres, littéraires comme cinématographiques, des pivots essentiels de cette thématique dans la pop culture. Jim Henson, magicien de l’ombre mérite d’être célébré comme il se doit, parmi les démiurges qui ont façonné des rêves et des cauchemars. Les deux œuvres, désormais visibles dans les meilleures conditions possibles, en sont des preuves parfaites.
Suppléments :
Dark Crystal : Commentaire audio par Brian Froud; Q&A avec Lisa Henson; Le monde de Dark Crystal; Réflexions sur Dark Crystal – Lumière sur le chemin de la création; Réflexions sur Dark Crystal – Éclat d’illusion; Mythe, magie et héritage Henson; Langue originale des Skeksis – Scènes d’essai : Introduction par le scénariste David Odell; Storyboards et dessins conceptuels; Galerie photo.
Labyrinthe : Commentaire audio avec Brian Froud; Séance Q&A avec Brian Henson & Toby Froud; Q&A Spécial 25ème Anniversaire; Tutoriel de jonglage de contact; Dans les coulisses de Labyrinthe; L’héritage Henson; Souvenirs du Roi des Gobelins; Réagencer le temps : regard rétrospectif sur Labyrinthe; Voyage à travers le Labyrinthe – Le royaume des personnages; Voyage à travers le Labyrinthe – La quête de la Cité des Gobelins; Les conteurs; Scènes coupées et scènes alternatives; Piste audio d’origine; Scènes supprimées et alternatives inédites commentées par Brian Henson; Auditions pour le rôle de Sarah; Galerie photo.
Dark Crystal et Labyrinthe disponibles en combo UHD 4K / Blu-Ray chez All The Anime.
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