[Nouvelle version révisée de la critique de 2008]
La rupture d’Argento et de ses fans ne date pas d’hier. Elle s’est d’ailleurs opérée graduellement. L’après Phenomena s’est avéré extrêmement compliqué inaugurant un fossé qui ne va cesser de se creuser, aussi injuste qu’incompréhensible. Pas tant que ça en fait. Contrairement à un De Palma – une forme d’éternel rival – qui revient régulièrement à des variations de ses propres films, avec talent mais finalement sans grande prise de risque (ce qui ne l’empêche pas de rester régulièrement passionnant), Argento va régulièrement là où on ne l’attend pas, continuant à se rechercher, à se réinventer. Les admirateurs ne cessent de réclamer le même film, les mêmes couleurs, les mêmes figures de style, le retour au passé ? Le cinéaste semble leur répondre qu’il s’en fout et qu’il va un peu où il veut. Si un film comme Opera, un de ses plus expérimentaux, est maintenant reconnu à sa juste valeur comme magistral, tout comme le déchirant Le syndrome de Stendhal, beaucoup de ses œuvres continuent à être violemment détestées. Il ne s’agit pas de dire que tout est bon chez Argento, sa filmographie comprenant aussi des opus mineurs ou de vrais échecs, mais de remettre un peu les pendules à l’heure. Ce qu’il y a de plus éclatant chez le cinéaste c’est combien, plus le temps passe, plus le monde le révulse son cinéma – réputé pour son élégance d’esthète – en devient trivial, le sommet étant probablement atteint avec « Pelts » son épisode de la saison 2 de « Masters of horror ». Extralucid Films a donc l’excellente idée de rééditer quelques unes de ses oeuvres maudites par leur public et les critiques, l’occasion peut-être de les réhabiliter. Conspué par la plupart, raillé, moqué, au mieux considéré comme une comédie involontaire Mother of tears (La Terza madre) vaut bien mieux que sa sinistre réputation. L’ultime volet de la trilogie des trois mères après Suspiria et Inferno était attendu avec autant d’impatience que de scepticisme. Comment Argento allait-il s’y prendre 27 ans après avoir livré son film le plus coloré, le plus ésotérique et le plus baroque pour élaborer une oeuvre, autour de cette troisième mère, la plus cruelle de toutes, la mère des larmes ? L’heure n’est plus au cinéma baroque et onirique. Le budget alloué a également changé. Plutôt que de s’installer dans la routine de l’autoréférence et des recettes éprouvées, Argento poursuit son évolution sans jamais cesser d’expérimenter, et en se libérant des contraintes artistiques et morales.
Le cinéaste décide de s’éloigner de l’esthétique bariolée de ses deux classiques, non pas par pur esprit d’antithèse, mais dans une perspective de changement du monde et d’évolution du cinéma et de son propre cinéma. Ainsi La Terza Madre résonne-t-il tout à la fois comme un retour aux sources et comme une confrontation du surnaturel à l’évolution des mentalités et au cinéma contemporain. Elle est en cela une oeuvre rétrospective et moderne, partagée entre le passé et le présent, la nostalgie et le désir d’innover. L’argument de départ, d’une banalité assez indigne d’Argento, ne laissait pas présager des meilleurs auspices : l’ouverture d’un coffret contenant des statuettes maléfiques et une tunique magique va réveiller la troisième mère de son long sommeil et libérer les forces du mal.
Pourtant, Argento, passé une sympathique mais classique scène d’exposition, enchaîne sur une séquence furieuse qui fait immédiatement basculer La Terza Madre dans un tout autre climat. En effet l’une des belles idées de La Terza Madre est de tourner le dos à l’univers judéo-chrétien de la sorcellerie, pour un retour aux origines païennes et antiques, de rites et de divinités cruelles, métamorphosant ainsi l’oeuvre en fête sauvage et primitive. Argento tire alors magnifiquement parti des décors romains entre leur gigantisme écrasant et leurs ruines, leur aspect labyrinthique donnant parfois l’impression de pénétrer aux tréfonds de la terre. Après Pelts et Jennifer on était en droit de craindre l’intervention du gore comme un risque de grand-guignolesque ironique. Or, Argento dans La Terza Madre invente une nouvelle forme de gore, tout aussi dérangeante qu’esthétique, toujours liée à une ritualisation de la mort et de la douleur mais nourrie de multiples références artistiques et culturelles, au côté obscur de l’Art de Bosch à Goya en passant par Bacon, un gore tout à la fois éprouvant et justifié. Argento ne se libère pas de cette obsession des longues agonies et d’une conception baroque de la douleur et du martyre. Ses scènes de violence ont beau être d’une bestialité prononcée, elles ne sont pas racoleuses, mais toujours intégrées à la folie de l’ensemble. Le film ne repose jamais sur leur attente, ce qui éloigne une nouvelle fois Argento de la notion même de cinéma de genre. La Terza Madre n’est pas une oeuvre parfaite ; elle n’est pas exempte de certains effets faciles inutiles, de fautes de goût ou de maladresses, mais elle laisse le goût constant de la liberté et de l’inattendu et ose tous les tons naviguant entre l’horreur, le merveilleux naïf, et l’hommage au cinéma de quartier d’antan. Pour pallier le manque de moyens, Argento emploie délibérément les CGI de manière candide comme pour retrouver la tonalité du cinéma populaire italien des années 60, des péplums qui détruisaient Pompéi aux films gothiques de Freda et Bava avec leurs demeures maudites se consumant en un feu salvateur.
La Terza Madre est une oeuvre riche et dense, référentielle sans être auto-référentielle faisant preuve d’une passion pour la culture sous toutes ses formes, de la peinture au cinéma en passant par le livre. Vision d’angoisse d’une Asia Argento dans un appartement peuplé de livres ou rayonnages d’une librairie faisant office de refuge protecteur, splendides travellings dans un musée romain, présence constante de peintures et de sculptures dans la pénombre des murs, La Terza Madre respire dans chacun de ses plans un amour de la culture et de l’Art en général, perçus comme une menace et une richesse, et des liens tutélaires avec toutes les forces du passé. Le retour d’Argento au Scope lui permet de donner libre cours à son art des majestueuses envolées dans des couloirs, ou de superbes plans séquences dans des demeures abandonnées, ou de beaux plans larges de personnages perdus dans l’immensité du décor. La photo tout en clair-obscur mêlant le noir et l’orangé rappelle à la fois Rembrandt et Caravage plongeant même le jour dans l’obscurité.
Dans Inferno et Suspiria, Argento métamorphosait le monde en rêve, plongeant dans l’ailleurs. La grande force de La Terza Madre tient à ce sentiment de ne jamais quitter un seul instant notre monde dans une irruption du paganisme au sein de la réalité : elle a glissé dans l’horreur et c’est une peur inédite et profonde que procure ce fantastique « vrai ». Agressions nocturnes, phénomènes d’hystérie et de folie collectives, hurlements extérieurs ; l’enfer est sur terre. Entre l’angoisse urbaine d’un Ténèbres et l’alchimique d’Inferno surgissent les ténèbres du réel. Cette intégration du fantastique à notre réalité procure la sensation d’une terreur tout à la fois urbaine et sacrée, de chaos universel, d’apocalypse contemporaine.
Argento interroge la symbolique du Mal à travers les âges, dans sa représentation sociale et culturelle. Cela va du singe employé dans l’Art – dans l’imaginaire médiéval en particulier – comme allégorie du diable, aux échos que trouve Argento de la mythologie dans notre présent : représentées comme des ados délurées habillées dans un look gothique, grimaçantes et raillant les passants, les sorcières qui servent la mère des larmes font figure de nouvelles bacchantes, des ménades vouées aux cultes dionysiaques et prêtes à déchiqueter ceux qui s’en éloigneraient. Malgré son énergie et son indéniable frénésie, La Terza madre n’a rien d’un film séducteur et ne se livre pas dès la première vision. Des ralentissements de son intrigue à ses accélérations inattendues, de séquences très fortes extrêmement brèves, à des moments d’errance hypnotique, jusqu’aux scènes de sabbat proprement dites toutes concentrées sur la fin, La Terza Madre intègre un rythme déroutant et inhabituel, plein d’irrégularités, disruptif, la narration fragmentée et elliptique en ajoutant à l’étrangeté de l’ensemble, comme si la forme convulsive et déréglée tendait à épouser le désordre du monde. Et le revoir en 2026 permet de juger ce miroir métaphorique de notre siècle sous un nouveau jour en constatant l’étendue du désastre.
La Terza Madre laisse dans un curieux état de flottement et d’incertitude, de perte des repères et de malaise que ne viendra pas dissiper le plan final, tout en ironie et en ambiguïté. La puissance créatrice d’Argento réside en sa propension à déstabiliser au point de faire douter de l’essence même de ses images.
Contenu et bonus
Version uncut non-restaurée en version française
Analyse du film par Jean-Baptiste Thoret (35′)
La musique du film par Olivier Desbrosses (10′)
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