Réalisé en 1987, Lunettes rouges confirme la redécouverte actuelle de Mamoru Oshii au-delà de son totémique Ghost in the Shell (1995). Après la sortie de l’inédit et jusqu’alors disparu L’Oeuf de l’ange (1985) l’année dernière, Carlotta Films s’apprête à distribuer ce film disparu des radars cinéphiles, jusqu’ici seulement visible grâce à une antédiluvienne édition VHS et depuis résolument introuvable. Cette restauration du premier film en images réelles d’Oshii mériterait une canonisation tant elle semble salutaire, ce dernier faisant montre de l’étendue impressionnante de l’imaginaire du cinéaste japonais, de son mélange perpétuel des genres permettant de développer une virtuosité esthétique jamais gratuite, toujours mise au service d’un regard profond sur ses personnages empreints d’une profonde mélancolie dissimulée derrière les apparences d’un burlesque parfois outré, quelque peu teinté de surréalisme, et envahissant la première moitié du long métrage avant de s’éteindre comme une braise froide.

Les prémisses de Kerberos Panzer Cops (©Carlotta Films)

Posant les bases de la saga manga de Mamoru Oshii Kerberos Panzer Cops (1988-2006), Lunettes rouges prend pour héros l’un des membres de cette brigade radicale et démantelée ; Koichi Todome (Shigeru Chiba) participait à ce groupe armé luttant contre la haine. Seul soldat ayant échappé à l’arrestation par les autorités des membres de ce groupuscule violent, ayant vu ses collègues et amis Midori Washio et Soichiro Toribe (Mashiko Washio et Hideyuki Tanaka) se faire arrêter et emprisonner, Koichi est depuis lors en cavale. Il revient à la surface du monde trois ans plus tard pour retrouver et revoir son frère et sa sœur d’armes, quitte à se faire pourchasser par d’étranges groupes interlopes qui ne semblent souhaiter que sa perte.

Les dix premières minutes annoncent l’univers Kerberos Panzer Cops que développeront Oshii dans ses mangas et les cinéastes qui s’en empareront par la suite (Hiroyuki Okiura avec Jin-Roh, la Brigade des Loups [1999] ou Kim Jee-woon qui adaptera ce film d’animation en live action avec Illang : La Brigade des Loups [2018]), mais il ne faudrait pas se laisser duper : les soldats surarmés en armure noire et au casque aux yeux lumineux vermillon n’envahiront pas le long métrage de Mamoru Oshii. Pour le dire autrement, ceux qui voudraient voir Lunettes rouges comme une version primitive de Jin-Roh en seront pour leurs frais. Passée cette introduction en couleurs, le récit s’attelle à suivre les pas de Koichi, personnage oublié des siens et d’ores et déjà rendu spectral par l’usage d’un noir et blanc au goût de cendre. Prenant alors des allures de film noir mouillé par la pluie, avec ses personnages en trench coat comme directement sorti du Doulos de Melville (1962), le film accentue une forme d’abstraction que le récit volontairement décousu ne contredira jamais vraiment. Le surréalisme de Lunettes rouges, son burlesque improbable et échevelé (les ennemis de Koichi voulant s’introduire chez lui, se parlant par gestes et, par là même, déguisés en mimes !), confirment derrière le paravent du rire l’idée selon laquelle la vacuité règne dans l’existence solitaire de ce Koichi en cavale, sans véritable but ni avenir possible. Le personnage n’existe que par le biais de ses anciens frères d’armes, et donc par l’iméprieux besoin de les revoir, dans un réflexe presque cathartique.

Des bandits burlesques (©Carlotta Films)

Le film rend cette catharsis impossible, ceci par l’entremise d’un gag récurrent, apparemment gratuitement scatologique, mais qui, une fois le long métrage passé, acquiert un sens mélancolique imprévu ; à deux reprises, après avoir consommé des sobas, Koichi est pris de violentes crampes intestinales et, ce faisant, d’un douloureux besoin pressant qu’il ne peut jamais satisfaire. Si l’image n’est pas d’une rare finesse, elle définit cependant parfaitement l’idée de katharsis, de « purification intérieure » empêchée par les circonstances, dans une démarche quasi buñuelienne. Elle symbolise surtout de façon triviale l’impossibilité de Koichi à atteindre le seul but qui le meut véritablement, et qui lui permettrait de retrouver une sérénité semblant inaccessible jusque dans la narration d’un film toujours précaire quant à son équilibre, rendant toute tentative de récit instable et incertaine.

La dimension onirique de Lunettes rouges ne prend jamais une place étouffante, attendue et prévisible, mais elle se perpétue d’une séquence à l’autre, agençant ses arcs narratifs de telle manière qu’ils se sabordent peu à peu les uns les autres. Si les retrouvailles avec Midori ou Soichiro peuvent avoir lieu à plusieurs moments du long métrage, elles seront toujours contrecarrées par un régime de sautes temporelles qui ramèneront toujours Koichi dans une séquence antérieure, durant laquelle il se sera généralement endormi. C’est en cela que le film de Mamoru Oshii se charge d’une tristesse amère que ses aspects burlesques dissimulaient alors assez bien : par l’éclatement de sa narration éradiquant la notion même de temporalité, Lunettes rouges fait de toute réalité possible une illusion, le héros croyant tenir dans les mains la fin d’une existence dépressive en quête d’un passé révolu avant que cette perspective ne lui glisse entre les doigts comme une poignée de sable fin s’égrénant peu à peu jusqu’à ne plus exister. De fait, le film d’Oshii fait courir son personnage après de terribles chimères donnant constamment l’illusion de leur réalité alors même qu’elles ne sont qu’impalpables évanescences.

L’Abstraction du film noir melvillien (S. Chiba) (©Carlotta Films)

Film à nul autre pareil, puisant graphiquement dans une sorte de panthéon cinéphile sans pour autant se transformer en épuisant coffret rempli de clins d’oeil, les références ne servant qu’à renforcer sa force protéiforme, Lunettes rouges impressionne par sa dimension romantique, d’autant plus émouvante qu’elle se pare des habits de la comédie voire du cartoon (Koichi courant frénétiquement sur place pour faire croire qu’il court vite, élément comique mais contenant un autre sens plus absurdement tragique : le héros ne fait en effet que courir sur place sans avancer pendant tout le film) pour progresser avec un masque pudique et un imparable talent dans le registre du discours implicite. Tout cela mis bout à bout forme une œuvre d’une intelligence remarquable, dont le caractère inédit depuis presque quarante ans semble absolument incompréhensible.

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Michaël Delavaud

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.