Trois films ont conquis l’auteure de ces lignes.
Leur point commun : tous surprenants, ils portent sur des personnages singuliers et hors normes et sont anglo-saxons. Deux sont des premiers longs réalisés par des femmes. Enfin, une artiste fait le lien entre les deux documentaires.

Il ne s’agit pas d’un rébus quoique…. puisque Censor nous plonge dans la psyché d’une femme énigmatique.

Premier film troublant et hypnotique réalisé par la jeune galloise, Prano Bailey-Bond, situé à Londres début 1980, Censor nous renvoie à la chasse aux « video nasties » (en VF, Les vidéos obscènes). Soit, sous Thatcher, une puissante campagne qui entendait contrôler la production et la circulation de vidéos dites d’exploitation, d’horreur ou pornographiques. Une croisade anglaise qui alla même jusqu’à imputer la violence à l’influence de films de genres, comme pour détourner l‘attention des exactions sociales du régime de la dame de fer. Nous en parlions ici même. Enid travaille à cette commission de censure et regarde méticuleusement des films dont elle doit décider la classification, les coupes, voire l’interdiction. Elle fait ce travail avec beaucoup d’éthique et de sang froid british jusqu’au jour où un film d’horreur va faire écho à sa propre darkside…. Censor va bien au-delà de la peinture d’une époque révolue où les vidéo-clubs étaient des antres d’initiés et où certains films extrêmes, faits maison provoquaient l’ire des médias ; il saisit surtout toutes les facettes d’un personnage complexe, somptueusement incarné par Niamh Algar. L’actrice confesse qu’elle a « vraiment eu Enid dans la peau, ce qui est à la fois une bénédiction et une malédiction ». Elle avoue avoir eu peur suite à la lecture du script et avoir passé quelques nuits blanches ensuite. Sans aucun didactisme, c’est l’horreur psychologique qui nous happe. En cette atmosphère chargée et envoûtante, de tous les plans, Enid franchit des couloirs comme des labyrinthes, toujours menaçants. Couloirs du bureau de censure, couloirs du souterrain craignos qu’elle emprunte quotidiennement pour rentrer chez elle et surtout, son couloir mental dans lequel Prano Bailey-Bond nous fait rentrer. Le film est aussi un hommage et une déclaration d‘amour aux films de genre, d’abord vus par Enid comme « une catharsis d’hommes en proie à un complexe de supériorité » jusqu’à ce que, à son corps défendant, ces films d’horreur ne deviennent sa propre catharsis ou perdition… La réalisation impressionne par sa faculté à la fois de coller au personnage et de proposer ces différentes couches de réalité à l’instar de ce superbe plan où la caméra survole Enid assoupie, s’attarde sur le tapis qui devient la terre boueuse d’un décor récurrent de sa scène primitive.
Comme il est remarqué à bon escient dans le programme de l’Etrange Festival, l’alternance de plusieurs formats et textures d’images brouille les réalités – et le cerveau – à l’image d’un signal hertzien parasité. Une des grandes réussites de Censor est de juxtaposer ces textures d’images : images réelles, mentales, vidéo… et les strates narratives. Il y a souvent au moins trois pistes d’interprétation entre ce que vit le personnage et ce que l’on décide d’accréditer ou non. Allez donc vous perdre dans ces strates, ce vendredi 17 à 18H45, Censor est diffusé une seconde fois.

Un autre film avec une héroïne atypique aux multiples textures narratives et visuelles, également réalisé par une femme, nous a tapé dans l’œil. Sur le papier, Delia Derbyshire: The Myths and the Legendary tapes pouvait s’avérer casse-gueule. La réalisatrice Caroline Catz y adapte son court-métrage documentaire de 2018, avec une partie recréée dans laquelle elle  incarne la musicienne et chercheuse, pionnière des musiques électroniques. Or, ce film est aussi une étonnante découverte, celle des 267 cassettes de Delia Derbyshire trouvées dans des boites de céréales, dix ans après sa mort. Des cassettes qu’on croyait égarées à jamais. De même que sa participation la plus « commerciale » : la musique de la série Doctor Who ne fut reconnue que… dix ans après sa mort.
Il y au moins deux films dans le film : le parcours professionnel et musical de Delia, à base d’archives et d’interviews et la vie romanesque de lady D, imaginée sous forme fictionnelle. Le mélange des supports narratifs et visuels donne un collage réjouissant qui retrace de façon inventive le parcours d’une inventrice. Tellement en avance sur son époque qu’elle en dynamite l’espace-temps. Ce dynamitage joyeux est notamment incarné par le gimmick de la cabine téléphonique rouge so british qui traverse l’espace-temps, comme son vélo rouge qui nous guide dans ce time-travelling.
De plus, Catz construit une gracieuse passerelle générationnelle en choisissant comme fil conducteur, la cultissime performeuse et musicienne Cosey Fanny Tutti ( de Throbbing Gristle à Chris & Cosey – nous y reviendrons plus bas) retournant sur les traces de sa collègue et surtout, créatrice de la bande-son du film à partir des musiques de Delia Derbyshire.
Delia Derbyshire: The Myths … raconte l’histoire d’une femme née trop tôt – en 1937 – dans une Angleterre conservatrice et donc machiste où ses dons pour les mathématiques et la musique ne sont pas pris au sérieux par ces messieurs des labels Decca ou de la BBC. Nonobstant, sa ténacité et son brio ouvrent à Miss Derbyshire les portes de l’atelier radiophonique de la BBC qui deviendra son laboratoire pendant une dizaine d’années. Derbyshire fut marquée par le son des raids aériens, à l’âge de 3 ans dans sa région natale en ruines, Coventry, qui dit-elle, lui donna le goût pour une musique abstraite. Tout comme une autre précurseuse de sa génération, la chanteuse et compositrice Nico (gothique avant l’heure), marquée par le son des bombes, qui chercha toute sa vie à récréer le son du désastre. Ici, il s’agit de recherches plus ludiques. Comme le dit joliment l’artiste « Partir de l’ouïe, pour arriver à l’inouï ».
Il existe une symétrie entre ces deux paris fous : celui de la créatrice des 60s-70s jusqu’à sa mort en 2001 et de la réalisatrice-interprète qui arrive à traduire cette débauche de recherches et d’expérimentation en jouant sur la forme, les textures d’images. Il y a plusieurs couches narratives : outre les témoignages de musiciens et proches qui évoquent cette « âme tourmentée », la propre voix de Delia nous livre sa part de chercheuse ludique, son enthousiasme sans faille, son excitation enfantine, qui sont palpables. Toutes les scènes recréées par et avec Caroline Catz sont irrésistibles et nous font revivre le tourbillon créatif psychédélique. Un mille-feuilles visuel toujours savoureux et jamais indigeste. A déguster ce dimanche 19, il repasse à 19H45.

L’artiste Cosey Fanni Tutti qui était en toile de fond, l’héritière et la passeuse musicale de Derbyshire, devient centrale dans Other, like me. C’est elle d’ailleurs qui donne le titre de ce documentaire consacré aux artistes d’avant-garde de Coum Transmission et de Throbbing Gristle, racontée par les protagonistes eux-mêmes. Quand elle rencontre le musicien et graphiste Peter « Sleazy » Christopherson, elle le trouve « différent, comme elle ».
Produit par la BBC et réalisé par Marcus Werner Hed et Dan Fox, Other, like me n’a pas la force inventive de Delia Derbyshire, mais compense par un nombre impressionnant d’archives et bien sûr d’interventions. Classique dans sa forme, il dépeint une communauté de personnages totalement singuliers et donne enfin la parole à Cosey à égalité avec celle de feu le/la charismatique leadeur/se de TG et Coum, Genesis P-Orridge, qui aura toujours été la figure de proue du groupe, parfois au détriment de ses complices. L’usage du masculin féminin car P-Orridge aura tout essayé durant sa vie aventureuse jusqu’à abolir les genres, s’auto-proclamant pandrogyne. Ces pionniers de la musique industrielle et héritiers des actionnistes viennois ont tellement choqué l’Angleterre 70s des hippies (puis, d’une certaine Thatcher…) qu’ils ont été surnommés « fossoyeurs de la civilisation », suite à l’expo Prostitution qui fit scandale en 1976. Enfin, suite aux allégations mensongères de Channel 4, accusant Genesis P-Orridge de rituels sataniques, il dut s’enfuir mitan 90 à New York qu’il qualifie malicieusement de « toilettes de l’Europe, l’endroit où ceux sur qui on a tiré la chasse, se réfugient ». Le film documente bien leurs pratiques extrêmes, repoussant leurs limites et celles du public au bord de l’inacceptable : dans leurs performances à base notamment de lavements au lait, au sang ou encore, clouer leurs parties génitales… Lors de leurs concerts, aveugler le public avec des lampes halogènes… Des archives rares nous font découvrir le manifeste de COUM, leur mouvement artistique le plus radical : « COUM urine sur la rampe de votre inconscient », des happenings plus barrés et loufoques les uns que les autres dans les rues de la maussade Hull, ville sombre où Genesis et Cosey se rencontrèrent. Puis, c’est les années de formation de leur groupe Throbbing Gristle à Londres au 52 Beck road, dans une masure réduite au strict minimum et avec pour voisinage l’I.R.A… Inventeurs du terme « musique industrielle », il était temps qu’on rende hommage au groupe et que ça soit eux-mêmes qui prennent les rêes de leur propre histoire. Deux bémols : on entend à peine Chris Carter et Sleazy Christopherson et on peut se demander si un novice total pourrait entrer ou non de plain pied dans le film ?

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A propos de Xanaé BOVE

1 comment

  1. Calloix philippe

    Merci Xanaé pour ton précieux compte-rendu. Amour éternel à GPO et TG. J’ajoute que les disques de Chris and Cosey sont des objets précurseurs également.

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