L’animateur d’une radio locale dédiée à la communauté arménienne de la ville de Valence dans la Drôme permet aux auditeurs de choisir les chansons diffusées sur les antennes ; l’un d’entre eux choisit de faire entendre la voix de Charles Aznavour chantant «  Que c’est triste Venise ». Pendant que l’artiste populaire emblématique évoque la morosité de la cité des doges du moment que les amours s’éteignent sont montées en alternance des plans du présentateur de radio avec des prises de vue d’une mer s’étendant jusqu’à l’horizon. Cette courte séquence de Sans retour possible, film tourné en 1983 par le duo Jacques Kebadian – Serge Avédikian, diffusé en son temps à la télévision et aujourd’hui distribué par la société naissante Anemic à l’occasion de la commémoration des cent onze ans du Génocide arménien (ceci parallèlement à la sortie du livre Un mur contre l’oubli du même Jacques Kebadian), pourrait en résumer la teneur : la voix d’Aznavour reste un moyen fort de faire exister en France une Arménie devenue lointaine pour une diaspora qui a dû fuir son pays pour ne pas disparaître.

La valeur du témoignage (©Anemic)

Ce documentaire, composé de témoignages d’anciens ayant vu, vécu, connu, subi les exactions génocidaires des années 1910, paroles fortes ponctuées par des images d’archives elles-mêmes révélatrices de la violence de l’époque (entre autres les images d’orphelinats arméniens saturés de gosses, décrivant par euphémisme l’élimination d’une part conséquente des adultes), semble avant tout poser cette question : comment cette diaspora s’est-elle employée afin de recréer l’Arménie, ou tout du moins une idée du pays, hors de ses terres ? Et Kebadian et Avédikian d’arpenter les quartiers arméniens de Marseille et d’autres cités du sud de la France, aux habitations et aux églises bâties à partir de rien sur les petits bouts de terrain qu’on leur avait alors autorisés à s’octroyer, petits lieux d’une colonisation acceptée suite à l’arrachement des racines d’une population traumatisée. Si la brutalité des exactions du génocide arménien (non encore reconnu par les pouvoirs politiques lors du tournage du film : le Parlement européen le reconnaîtra en 1987) suinte des images d’archives précédemment évoquées, elle apparaît également dans l’existence même de ces quartiers, signes patents d’un enracinement forcé et sauvage faisant suite à un déracinement inhumain.

Les anciens parlent de cette inhumanité dans les témoignages qu’ils veulent bien produire devant les deux caméras des deux réalisateurs (les moyens du film furent chiches mais finalement adaptés au besoin de discrétion dû au dispositif testimonial, Kebadian et Avédikian utilisant une caméra 16mm et une U-Matic empruntée au CNRS). Pillage de leurs villages, arrestations arbitraires, coups assénés et mises à mort, disparition des membres de leur famille ou de leur voisinage… Presque soixante ans après leur exil, les vieilles personnes installées sur le seuil de ces maisons qu’elles ont elles-mêmes construites vivent encore par les mots l’injustice dont elles ont été victimes, leur permettant de faire ressurgir les éternels fantômes hantant leur vie. La force de cette parole incarnée propre à exhumer la douleur mémorielle rapproche Sans retour possible d’une certaine démarche lanzmannienne ; bien que plus modeste dans ses ambitions et ses moyens, le film de Kebadian et Avédikian ressemble cependant à une prémisse possible de l’entreprise monumentale qu’est le Shoah de Claude Lanzmann (1985), lui aussi guidé par l’idée d’une mémoire traumatique contenue dans les mots plutôt que dans les images reconstitutives qui ne pourraient que reproduire fallacieusement. Là se trouve l’objectif de Sans retour possible : le passé par le présent.

D’une génération à l’autre (©Anemic)

De ce fait, le cinéma tel qu’envisagé par les deux réalisateurs s’avère une résurgence du passé, intrinsèquement une mémoire, ne serait-ce que celle de l’enregistrement des témoignages et des voix des anciens ayant accepté de parler de leur passé face aux deux caméras de Kebadian et Avédikian. Sans retour possible insiste sur cette idée, montrant à plusieurs reprises les réalisateurs derrière des consoles de régie (le lieu prend alors toute sa dimension télévisuelle, adoubant l’ambition de faire entrer le témoignage dans l’espace populaire et domestique) ou des tables de montage, entourés d’écrans qui diffusent la parole testimoniale. Ceci est encore plus frappant lors d’une scène forte se déroulant dans la maison d’une vieille dame arménienne à Marseille ; les anciens de la communauté sont rassemblés dans sa salle de séjour, une télévision est posée sur le bout d’une table, leur permettant de regarder les rushes du film, d’entendre et de faire entendre leurs propres mots par leurs propres voix, d’affronter leur passé par l’intermédiaire du présent qui leur est propre. La force de la scène réside dans cette idée que le cinéma, comme tout art de l’image, peut contenir en lui une sorte d’immortalité du temps et, donc, la mémoire. L’idée n’est pas neuve ni très sophistiquée mais elle irrigue tout le film, et certainement à raison : par la ressortie de Sans retour possible, ces anciens, leurs mots, leurs voix, leur importance nous sont accessibles.

Une communauté solide ? (©Anemic)

Le déracinement a créé d’autres racines : la jeunesse issue de cette diaspora arménienne semble ne pas avoir le même rapport aux origines que les plus âgés témoignant face caméra. Le film de Kebadian et Avédikian enregistre également une sorte de gouffre générationnel s’exprimant surtout par les divergences linguisitiques : les plus anciens parlent en arménien quand les plus jeunes parlent en français. Ceci n’a bien entendu rien d’anecdotique, définissant le rapport au territoire arménien et à l’exil très fluctuant d’une génération à l’autre. En refusant d’abandonner l’idiome arménien, l’ancienne génération, celle qui a fui, cultive encore le vœu pieux de retourner sur la terre des ancêtres et des origines (vœu voué à ne pas être exaucé, le titre du film, reprenant les mots qui étaient tamponnés sur les papiers d’identité des exilés quittant l’Arménie en 1915, le prouve). En adoptant la langue française, les enfants et petits-enfants nés sur le territoire hexagonal font montre de leur volonté de rester : si leurs racines sont arméniennes, elles sont pour eux également françaises. Une scène du film montre quatre anciens assis devant la petite maison de l’un d’entre eux, vouant aux gémonies leurs enfants qui ne viennent plus les voir, ne les appellent plus. Qui n’ont plus leurs valeurs, disent-ils. Il n’y a pas que la Venise aznavourienne qui est triste, donc : derrière ces reproches se dissimule la peur implicite, non exempte de profonde mélancolie, d’une dilution de la mémoire de leur pays matriciel dans le terreau de ce nouvel enracinement. En les enregistrant, Jacques Kebadian et Serge Avédikian ont rendu justice à ces exilés ; en distribuant le film en salles, la société de distribution Anemic le fait également.

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A propos de Michaël Delavaud

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