On l’attendait : en cette deuxième semaine du Festival de Cannes, la guerre entre avec fracas dans la sélection officielle. Mais, si l’on exclut le très académique Coward de Lukas Dhont, c’est une drôle de guerre.
Dans Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, remake glacé de La Femme infidèle, la vengeance impunie du mari trompé, Gleb, (Dmitriy Mazurov) est le masque grimaçant du massacre de masse que tout le monde s’évertue à laisser hors-champ : l’élite russe n’en a cure et vit sa misérable existence faite d’adultères et de corruption comme si de rien n’était, comme ragaillardie par l’horreur. Pendant que le pays dévore ses enfants, on festoie dans un entre-soi abject où se meuvent des maîtresses au seins comme des obus. Les ellipses, l’attention portée aux corps et aux soins de beauté, la froideur des espaces dessinent une humanité moribonde.

Même exploration de la médiocrité des élites dans Notre Salut d’Emmanuel Marre. Inspiré par la correspondance de ses arrière-grands-parents, le réalisateur portraiture la petite bourgeoisie de bureau, plus veule qu’ouvertement ignoble, qui a prêté main-forte au régime de Vichy. On se concentre sur les intérieurs, sur une vie minuscule faite de paperasserie et de compromissions alors qu’au-dehors sévit la bête immonde. Autour d’Henri Marre (Swann Arlaud), champion de la virevolte verbale, de l’aveuglement et de l’arrivisme, se joue une réflexion morale qui déborde aussi bien les questions du bien et du mal que la période de la Seconde Guerre mondiale. La temporalité ne cesse de se distendre ; les jump cuts et scènes improvisées, le jeu subtil des acteurs, instillent une modernité troublante. Les discours sur le nécessaire «retour aux fondamentaux» à l’école, le « management » ou l’obligation d’accepter toute offre de travail pour les chômeurs font mouche. Les images d’archives se muent en clips vidéo (séquence d’une audace sidérante) ; les dîners bourgeois en moments théâtralisés. « Inspiré de faits réels », comme on dit pour vendre un film, Notre Salut déjoue et dérègle la mécanique du cinéma historique (ce qu’échoue à faire Moulin de László Nemes). Il n’en paraît que plus réel. Et contemporain.

La Bola Negra de Javier Calvo et Javier Ambrossi fait entrer la guerre d’Espagne dans le champ dès la première scène, explosive. Tout commence par une fuite. Sebastian escalade une gigantesque statue de saint Sébastien à moitié écroulée, utilisant les flèches comme des prises. On dirait la fin d’un bon vieux Hitchcock. Mais la réduplication du prénom, la figure du saint, patron officieux des homosexuels, font de cette épopée celle de la découverte de soi et des blessures d’une sexualité impossible à vivre. À cette fuite initiale succède une vaste fugue entremêlant trois grandes époques. Le montage et le scénario font se heurter des récits de nature hétérogène, marqués par des partis pris de mise en scène distincts. On en découvrira progressivement l’orchestration. C’est d’abord dissonant: un rendez-vous Grindr vient percuter une scène militaire. Puis tout se résout dans un grand mélodrame familial, historique et amoureux. Souffle épique et romantique, ampleur d’une mise en scène qui ose la musique, la danse, la couleur, les larmes, récits à tiroirs : dans une sélection un peu terne ou somptueusement glaciale (Minotaure et Fjord, de Cristian Mungiu en sont de beaux exemples), le cinéma espagnol fait du bien. Penélope Cruz illumine La Bola Negra lors d’un numéro de revue transformiste époustouflant. Le chanteur pop Guitarricadelafuente, dans le rôle de Sebastian, se mue en grand héros romantique. Une scène nocturne somptueuse, dans le sillage de Beau Travail, donne aux corps fascistes une allure monstrueusement érotique. Enquête (car « un cœur de pédé est un océan plein de secrets »), soap, film de guerre, opéra: le film, incandescent, est tout cela. Et il sonde les entrailles d’un pays qui n’a pas tout à fait réglé ses comptes avec le fascisme (« vous avez reçu un héritage et vous ne savez pas quoi en faire : c’est tellement espagnol !»), à l’ombre de la figure tutélaire de Federico García Lorca. C’est un de nos grands coups de coeur.

Coward de Lukas Dhont a très certainement pâti de son voisinage avec La Bola Negra. Thèmes et motifs se répondent dans les deux films (découverte de l’homosexualité en temps de guerre, image de la neige, revues chantées et dansées). Mais c’est bien pâlichon et convenu, en particulier dans les scènes de guerre. Les scènes théâtrales sont plus réussies. Le dilemme moral contenu dans le titre est d’une complexité toute relative. La recherche de la sensualité demeure pataude et, malgré la qualité de jeu des jeunes acteurs (Emmanuel Macchia et Valentin Campagne), laisse froid.
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