Entretien avec Daphné Leblond et Lisa Billuard Monet, réalisatrices de “Mon nom est clitoris” (sortie le 17 juin 2020 en salle virtuelle et le 22 juin dans les salles de cinéma)

A l’occasion de la sortie en salle virtuelle de leur documentaire “Mon nom est clitoris”, dans lequel douze jeunes femmes de 20 à 25 ans racontent le parcours de leur sexualité depuis l’enfance, Daphné Leblond et Lisa Billuard Monet ont accepté de se confier à Culturopoing. 

Dans le film, les jeunes femmes interrogées se remémorent les premières sensations, les explorations hasardeuses, les conversations dans le noir et les obstacles inattendus. Toutes sont mues, chacune à leur manière, par un même élan : la quête dʼune sexualité épanouissante, libre et égalitaire. Le film reconstruit un dialogue absent ou trop tardif; il offre à ces jeunes femmes, et aux spectateur·rices à leur suite, un espace pour repenser des inégalités qui se sont érigées en système social.

1. Quel a été votre projet de départ ? Et pourquoi une coréalisation ?

Nous avons eu l’idée de ce film ensemble, il est né d’une discussion  à deux. Nous n’étions ni l’une ni l’autre en section réalisation dans notre école et nous nous sommes lancées. Nous nous sommes rendu compte qu’il suffisait d’être deux pour faire un film de A à Z. Nous étions réalisatrices, mais aussi techniciennes sur le film : en un sens, nous avions toutes les casquettes. La coréalisation a eu du bon. D’ailleurs, nous avons le projet de réaliser un autre film ensemble (1). Nous nous sommes beaucoup soutenues. Il s’agissait quand même d’une sacrée charge de travail et ça a été salutaire de diviser le travail en deux. Quand l’une baissait les bras, l’autre prenait le relais. S’il arrivait à l’une d’être fatiguée, l’autre était toujours à bloc et réinsufflait de l’énergie dans la fabrication du film. Nous nous sommes particulièrement soutenues en défendant la portée pédagogique du film. Cet aspect explicatif du film suscitait des réticences de la part de la production car il était perçu comme moins cinématographique, moins universel. La production a peut-être pensé que le film serait daté dans quelques années. Et en effet, on peut aisément imaginer qu’en termes de sexualité féminine, la médecine n’en est qu’à ses balbutiements et qu’elle va évoluer. Cela s’explique aussi par le fait que le film pose la question de l’art utile, qui passe moins en art et essai. Cette dimension du film nous tenait à cœur. Il aurait été plus facile de faire un film constitué de témoignages purs. La dimension pédagogique a finalement été portée par les plannings en Belgique et par le dossier pédagogique qu’on nous a demandé de réaliser.

2. A l’origine, vous avez interrogé des jeunes femmes de votre entourage puis vous avez étendu et élargi votre recherche. Avez-vous cherché longtemps avant de trouver des jeunes femmes qui se livraient ?

Nous avons évité d’interroger des filles de notre propre école. Nous avons commencé par faire appel à des personnes proches, et, de fil en aiguille, la recherche s’est élargie. Et puis finalement, ce sont les jeunes femmes qui sont venues vers nous, ce qui nous a facilité le travail. A posteriori, on s’est dit que ces jeunes femmes avaient besoin de ce dialogue, et qu’il s’agissait en fait d’un service mutuel. Certaines avaient à cœur d’aborder des sujets comme le vaginisme et voulaient rendre cela public. Il y avait donc une volonté de passation, de transmission de leur part.

3. Est-ce qu’il était clair dès le début qu’il n’y aurait que des filles dans le film ?

Il n’y avait aucun doute là-dessus. En fait, on ne s’est pas posé la question. C’est une remarque qu’on nous fait souvent mais on imagine que pour un casting 100% masculin, cela choquerait moins. Finalement, les femmes sont les mieux placées pour parler de leur propre sexualité. L’idée était de laisser ces personnes-là s’exprimer, de leur laisser un espace de parole. Alors que la question de la sexualité féminine a été traitée pendant des siècles par des hommes, il s’agissait là de redonner la parole aux personnes concernées.

 

4. Vous abordez dans le film la question du plaisir sexuel et de la masturbation féminine qui me semble encore très taboue alors même qu’elle peut nous toucher dès l’enfance. Comment s’explique selon vous cette gêne, cette honte ? Comment selon vous en parler aux enfants ?

Il faudrait lever la culpabilité des enfants liée à la masturbation même si tous les parents ne sont pas capables de le faire. C’est l’enjeu de certains centres aérés semble-t-il où la masturbation chez certains enfants n’est ni discrète ni rare. Il faudrait déculpabiliser les enfants en disant que c’est possible dans un cadre intime et faire valoir l’opposition « public » / « privé » plutôt que « impossible » / « possible ». Après, comment parler de la sexualité aux enfants ? Il faudrait en parler en termes égalitaires, notamment dans la manière de nommer les organes génitaux. Souvent, le sexe féminin est caractérisé par un manque, une absence. Il faudrait imaginer la même richesse de vocabulaire, la même similitude.

5. Comment expliquer les réticences en France à proposer une éducation sexuelle à l’école ? Est-ce pareil en Belgique ?

On a perçu dans les témoignages cette ignorance liée à l’absence d’éducation sexuelle et cette volonté à essayer de changer les choses. C’est assez similaire en Belgique mais dans la matière, la France est assez championne. On a ressenti une différence dans les réseaux sociaux : les réactions ont été beaucoup plus violentes, les rejets plus forts. C’est quand même fou car il existe en France une loi depuis 2011 (2) obligeant les établissements à proposer trois cours d’éducation sexuelle par an et c’est encore loin d’être appliqué.

6. Vous questionnez le rapport à la sexualité et la question des représentations. Quelle part le cinéma -t-il pu jouer quant à l’image de la sexualité féminine, du plaisir sexuel ? Quels clichés a-t-il pu véhiculer ?

Lisa : Il est vrai que le cinéma n’a pas dû aider les jeunes filles dans leur propre construction sexuelle. Il y a quand même très peu de scènes de masturbation féminine au cinéma. Les rapports sexuels montrés à l’écran sont surtout hétérosexuels, même si cela commence à changer. Et puis, il s’agit toujours de pénétration. Au cinéma, tout paraît facile et naturel, ce qui donne une idée très éloignée de ce qu’est la sexualité réelle. Il y a une part d’irréel qui est totalement folle (rires). C’est l’histoire de la main dans Titanic quoi !!

Daphné : Je vois deux scènes auxquelles j’ai pu m’identifier au cinéma. L’une provient de Meet Joe Black (3) dans laquelle Brad Pitt joue un jeune homme vierge. Et l’autre est issue d’un film israélien dans lequel le personnage est une fille handicapée. C’était donc deux personnages qui, quand j’y pense, n’avaient pas grand-chose à voir avec moi. Ça m’a quand même renvoyé une image de ma sexualité comme celle d’une débutante, c’était assez éloquent.

(1) Pour plus de détails, lire l’article d’Enrique Seknadje cité ci-dessous

(2) https://www.education.gouv.fr/education-la-sexualite-1814

(3) Rencontre avec Joe Black (en français) est un film de 1998 réalisé par Martin Brest

Durée : 88 MINUTES

BELGIQUE 2019

HD COULEUR 16/9

VO FRANÇAIS SOUS-TITRES ANGLAIS

Sortie le 17 juin dans la salle de cinéma virtuelle de La Vingt-Cinquième Heure. Pour plus de détails sur les séances : https://sallevirtuelle.25eheure.com

Sortie en salle dès la réouverture des cinémas le 22 juin

Les chroniques d’Enrique Seknadje et le compte-rendu de Christophe Seguin sur le film pour Culturopoing  sont disponibles ici :

Daphné Leblond et Lisa Billuard Monet – « Mon nom est clitoris »

Chéries Chéris 2019

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A propos de Sophie Yavari

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