Présenté au Festival de Cannes, où il a reçu le Prix ex æquo de la mise en scène avec Fatherland dans la Sélection officielle, Bola Negra est probablement l’un des films les plus discutés du festival. Peu de projections auront autant partagé les critiques et suscité des réactions aussi contradictoires. Ovation très longue à Cannes, critiques espagnoles parfois exaltées, réception internationale beaucoup plus divisée : le film semble avoir produit exactement ce qu’il cherche lui-même à mettre en scène, un débordement émotionnel et idéologique permanent.
Les “Los Javis”, déjà auteurs de La Mesías (2023), poursuivent leur exploration du catholicisme espagnol, des identités queer et des structures familiales oppressives. Mais cette fois le projet prend une ampleur historique et symbolique beaucoup plus visible. Le film puise directement dans l’univers de Federico García Lorca, en particulier dans son roman inachevé La bola negra, commencé en 1936 avant son assassinat par les franquistes. Le titre renvoie à cette boule noire utilisée dans certains cercles privés pour exclure symboliquement un individu jugé indésirable — ici, le corps homosexuel, dissident, impossible à intégrer à l’ordre moral espagnol.
Le film dialogue très directement avec l’univers de Federico García Lorca et s’inspire du roman inachevé La bola negra, commencé par Lorca en 1936 avant son assassinat par les franquistes pendant la guerre d’Espagne. L’œuvre occupe une place particulière dans son parcours puisqu’il s’agissait de son unique projet romanesque mettant explicitement en scène un personnage homosexuel. Le titre renvoie à un système de vote pratiqué dans certains cercles privés andalous où une boule noire permettait d’exclure symboliquement un individu jugé indésirable. Chez Lorca déjà, cette boule noire était le signe du rejet social et moral lié au désir homosexuel. Le film mêle également cette matière lorquienne à l’histoire de Rafael Rodríguez Rapún, compagnon de Lorca pendant la guerre civile espagnole, déjà au centre de la pièce La piedra oscura. Cette dimension historique traverse discrètement tout le film. Derrière les conflits familiaux et religieux apparaît aussi une Espagne construite sur des décennies de silence et d’effacement des identités dissidentes.
C’est probablement la partie la plus forte du film. Son héritage culturel. Sa manière de reconnecter le mélodrame queer actuel avec toute une mémoire espagnole traversée par la répression, le silence et l’effacement. Les scènes inspirées de Lorca comptent parmi les plus belles. On y retrouve quelque chose des pièces de García Lorca comme La Maison de Bernarda Alba (1936) ou de Noces de sang (1933), cette sensation d’un monde où le désir circule sous la chape de la religion, de l’honneur familial et du regard social. Le film retrouve aussi par moments une puissance visuelle très espagnole, héritée à la fois de Douleur et gloire (Pedro Almodóvar, 2019) et de Théorème (Pier Paolo Pasolini, 1968), entre théâtralité colorée, sensualité religieuse et crise du corps masculin.
Mais c’est aussi là que le film finit parfois par se perdre. Plusieurs critiques ont parlé de cinéma « pompeux », « chargé », « débordant ». Le reproche n’est pas totalement injuste. À force de vouloir faire du film une grande déclaration historique, politique, queer et mémorielle, dans un récit à la structure éclatée autour de trois temporalités — 1932, 1937 et 2017 —Bola Negra frôle l’effet de style démonstratif. Certaines scènes semblent moins construites pour exister dramatiquement que pour affirmer leur importance symbolique. Le film veut clairement réparer quelque chose dans l’histoire culturelle espagnole — et cette intention finit parfois par écraser les personnages eux-mêmes.
Cette dimension de manifeste queer a beaucoup marqué la réception cannoise. Une partie du public y a vu un geste politique fort et nécessaire autour de la mémoire homosexuelle espagnole. D’autres ont été plus réservés face à ce que le film peut avoir de programmatique dans son rapport au désir, à la religion ou à la transmission historique. Le paradoxe est que le film devient souvent plus intéressant lorsqu’il cesse précisément de vouloir démontrer quoi que ce soit.
Les meilleurs moments restent les plus simples. Un repas silencieux. Une procession religieuse. Un regard entre deux hommes. Une chanson populaire qui traverse une pièce. Les acteurs, constamment filmés comme des corps sollicités par les rôles sociaux qu’ils continuent à jouer, donnent alors au film une vérité beaucoup plus forte que ses grands discours symboliques.
La réception critique de Bola Negra dit assez bien ce qu’est le film lui-même. Une œuvre excessive, ambitieuse, parfois pesante, parfois magnifique, incapable de choisir entre le mélodrame intime et la fresque politique. Un film qui agace autant qu’il impressionne. Et qui continue malgré tout à porter la conviction que le cinéma peut encore être un lieu de mémoire culturelle et de bataille symbolique.
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