L’Opéra Garnier propose du 20 novembre au 12 décembre un double opéra qui, malgré une performance musicale irréprochable, est miné par une mise en scène multipliant ses effets pour mieux cacher son manque d’intérêt.

Le diptyque Béla Bartók/Francis Poulenc proposé par Krzysztof Warlikowski (mise en scène) et Esa-Pekka Salonen (direction musicale) à l’Opéra Garnier est une bonne idée. La mise en miroir du Château de Barbe-Bleue (adapté du conte de Charles Perrault) et de La Voix humaine (adaptée d’une pièce de Jean Cocteau) soulève l’idée que chaque grand dialogue que constitue ces oeuvres est en réalité un monologue. Monologue de Barbe-Bleue tout d’abord, dont la femme Judith est l’organe vocal par lequel il exprime indirectement ce qui pèse sur sa propre conscience ; monologue de la mystérieuse Elle ensuite, qui téléphone à un amant-interlocuteur que le spectateur n’entend pas, et qui pourrait très bien ne pas exister.

Barbe-Bleue la Brocante 

L’argument du Château de Barbe-Bleue est bien connu, et assez simple : Barbe-Bleue (John Relyea) accueille sa nouvelle femme Judith (Ekaterina Gubanova) dans son château humide sombre et étroit, en lui précisant que l’accès à sept portes lui est interdit. Sans surprise, Judith fait céder Barbe-Bleue au nom de son amour. Au fil de cette première oeuvre, les « portes » s’ouvrent, dévoilant chaque fois un nouvel aperçu de l’inconscient refoulé et du passé inavouable de Barbe-Bleue. Chaque limite franchie incite Judith, la femme de Barbe-Bleue, à pousser le caprice et la curiosité maladive toujours plus loin.

Comme dans le conte de Perrault, ces portes sont symboliques : montrer sur le plateau ce qui se cache précisément derrière est donc un choix risqué puisqu’il ne va pas forcément de soi… Et sur ce point, il semble que Krzysztof Warlikowsky ait été trop ambitieux. Dans cette mise en scène, les portes du château sont de larges vitrines qui, une fois ouvertes par Judith, sortent des murs latéraux pour révéler ce qu’elles renferment. C’est un choix audacieux : l’histoire occultée de Barbe-Bleue apparait violemment sur scène, enfermée dans le lieu d’exhibition morbide par excellence. Malheureusement, on ne peut que déplorer la superposition des vitrines côté jardin dans le sens de la profondeur : une telle disposition en mille-feuilles peut certes évoquer l’imposant et terrifiant Moi de Barbe Bleue ; il ne contribue en réalité qu’à saturer le côté jardin du plateau.

© Bernd Uhlig

Quant au contenu des vitrines, il s’agit d’éléments en toc, souvent kitsch et manquant cruellement d’unité. Si l’on prend les trois premières vitrines, on trouvera une baignoire à néons rouge symbolisant la « chambre de torture » ; un arsenal de couteaux sorti tout droit d’un Expandables, symbolisant la « salle d’armes » ; et quatre bustes portant de longs colliers, symbolisant le trésor de Barbe-Bleue… Le choix des symboles semble assez bâtard, oscillant entre concrétisation aveugle des mots de Barbe-Bleue, et métaphorisation assez prosaïque de son inconscient. Il en résulte une nouvelle saturation : au sein même du côté jardin, l’espace est saturé par une accumulation de breloques plus rigolotes qu’imposantes. Le désir du spectateur de voir les portes s’ouvrir est moins motivé par le plaisir angoissé d’accéder à une nouvelle strate toujours plus terrifiante de la véritable identité de Barbe-Bleue, que de découvrir avec amusement quel nouvel objet va bien pouvoir être mis en vitrine. Toute l’angoisse croissante de cet opéra en un acte est ainsi abandonnée dès son prologue, présenté par un prestidigitateur en tuxedo et son assistante en robe à paillettes : le sujet de cet opéra, pourtant si effrayant et grave, ne semble pas être pris au sérieux par le metteur en scène ; en témoigne une projection vidéo qui accompagne l’ouverture de chaque porte, et semble vouloir dire de Barbe-Bleue que dans son coeur, il y a un enfant qui pleure…

© Bernd Uhlig

La Voix humaine, ou la séduction des écrans 

La transition du Château de Barbe-Bleue à La Voix humaine est assez audacieuse, et mobilise une référence inévitable : la protagoniste de l’opéra de Poulenc longe, chancelante, les sept vitrines qui ont eu raison de Judith. Elle finit sa traversée de la scène à genoux, extrêmement faible, tandis qu’au fond de la scène est projeté un gros plan sur la Bête, extrait de La Belle et la Bête de Jean Cocteau. Le téléphone sonne alors : le deuxième opéra commence, et l’on comprend d’emblée que la protagoniste a déjà subi tous les travers d’une relation amoureuse. Son inconscient prendra forme humaine au fil de la conversation téléphonique, en la personne du rôle muet Claude Bardouil, figure débraillée et ensanglantée, présage d’un suicide à venir.

© Bernd Uhlig

Mais voilà : Warlikowsky a décidé d’accompagner cette conversation téléphonique à sens unique d’une projection video en direct, donnant de la chanteuse une nouvelle vue en plongé. Pourquoi ? Il semble que cette utilisation de la projection video participe d’une tendance récurrente dans le spectacle vivant à vouloir tuer dans l’oeuf la possibilité d’un ennui du spectateur en le bombardant de ce que la philosophe Annie Le Brun appelle très justement un « trop de réalité » dans un essai du même nom. Cette multiplication des points de vue en fait partie, et témoigne d’une pure volonté de séduire, peut-être même de faire oublier ce vide abyssal du côté cour qui, non, n’est toujours pas comblé. De plus, et c’est bien dommage, il est difficile de trouver de la beauté dans ces projections, quand les transitions entre les plans s’enchaînent comme au fond du plateau comme des mauvaises transitions Powerpoint. L’époustouflante et si difficile performance d’Elle (Barbara Hannigan) méritait que l’on se concentre sur sa voix, et pas sur l’inutile multiplication de son image.

© Bernd Uhlig

Le Château de Barbe-Bleue/La Voix humaine, de Béla Bartók et Francis Poulenc
Du 20 novembre au 12 décembre à l’Opéra Garnier
Mise en scène de Krzysztof Warlikowski
Direction musicale d’Esa-Pekka Salonen
Le Duc Barbe-Bleue interprété par John Relyea
Judith interprétée par Ekaterina Gubanova
Elle interprétée par Barbara Hannigan
Lui (acteur muet) interprété par Claude Bardouil
Pour réserver : https://www.operadeparis.fr/billetterie/
Durée : 1h55 sans entracte

A propos de Simon Gérard

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