a_visu

Roland Topor – « Les Photographies conceptuelles d’Erwahn Ehrlich (1894-1961) »

Réédition d’un ouvrage insolite de Roland Topor aux nouvelles éditions du Wombat. Les Photographies conceptuelles d’Erwahn Ehrlich (1894-1961) fait partie des livres « d’art » en tirages limités, créés par Topor en marge de son œuvre la plus connue, graphique, audio-visuelle et cinématographique. Topor, comme on peut encore le voir à l’exposition rétrospective qui lui est consacrée actuellement à la BnF (Le monde de Topor), était peu enclin à la mythification de l’art contemporain, de l’artiste, et surtout au sérieux dans l’art qu’il s’amusait à tourner en dérision, se qualifiant lui-même de « déconneur » (et non d’humoriste).

Les Photographies… prend donc la forme du canular avec un faux artiste et sa monographie, parodie de « photographies conceptuelles », autrement dit de photographies sans photographie, se limitant à quelques mots encrés à la plume dans un cadre grossier, avec force taches, biffures, coulures, lavis d’encre et empreintes de culs de verre. L’artiste Erwahn Ehrlich, comme le précise la chronologie qui ouvre le livre, serait né en 1894 en Allemagne, installé en France dès 1912, blessé au visage dans le camp français en 1914. Devenu le compagnon d’infortune d’Apollinaire à Paris, il émigre finalement à Zurich en 1920 et fréquente les dadaïstes. L’artiste, comme tout bon visionnaire, photographe de surcroît, serait devenu aveugle en 1927 des suites de sa blessure de guerre, poursuivant jusqu’à sa mort en 1961 son œuvre entamée dès 1912 : des griffonnages réalisés à l’encre sur un bout de papier ou de nappe en guise de « photographies » mentales.

b_images

Au-delà de l’ironie et de la provocation pince-sans-rire, le livre de Topor, avec ses faux extraits de lettres intercalés dans lesquels l’artiste présumé médite sur la photographie et son antithèse « conceptuelle », peut se lire comme un plaidoyer en faveur de l’imaginaire et de la fiction, autant qu’une charge amusée contre l’art conceptuel, la prétention et le narcissisme des artistes, si aveugles ou malvoyants soient-ils. Comme à son habitude, Topor s’invente un cadre narratif, toujours un peu potache et irrévérencieux, en forme de clin d’œil entendu.

Isolé du reste de l’œuvre (celle de Topor), ce livre peut paraître un peu énigmatique (sans compter que le terme « conceptuel » plus en vogue à l’époque de sa première sortie en 1982, a moins d’évidence aujourd’hui) mais il participe de l’entreprise de redécouverte de Topor, due à quelques éditeurs, dont le Wombat (avec une bonne dizaine de titres) et Les Cahiers Dessinés (qui sort le catalogue d’exposition de la BnF). Cette curiosité, loin d’être aussi mineure que pourrait le laisser penser sa forme « dadaïste », aussi aimable qu’un graffiti de Picabia mais moins marquante que les dessins les plus célébrés, est bien emblématique de l’esprit décalé, retors mais espiègle, de Topor. A classer donc dans les multiples allées d’une œuvre qui cultivait les échappées libres, fureteuse et « déconneuse »…

 

« Les Photographies conceptuelles d’Erwahn Ehrlich (1894-1961) » révélées par Roland Topor

(parution initiale en 1982 chez l’éditeur belge Daily-Bul en tirage limité)
Éditions Wombat, collection « Les Iconoclastes » – en librairie depuis le 6 avril 2017

Autour de Topor :

Exposition « Le monde de Topor » à la BnF François Mitterand, du 28 mars au 16 juillet 2017
L’art Illustré (1976), vidéo parodique de Pol Bury, interprétée par Topor (visible dans l’exposition et sur le web)
Ouvrages parus aux nouvelles éditions du Wombat
Recueils des illustrations de presse et de livres de Topor chez l’éditeur Les Cahiers dessinés

A propos de Nicolas Rouscet

Laisser un commentaire