Kamisaka Sekka – « Les Herbes de L’Eternité » (Editions Philippe Picquier)

 

Depuis une dizaine d’années, l’œuvre de Kamisaka Sekka sort enfin d’un injuste oubli. Cette très belle édition des Herbes de l’éternité contribue à réparer cette injustice et à remettre en lumière l’inventivité et la poésie d’un artiste considéré comme l’un des derniers représentants du Ranpa. Né au début du XVIIe siècle avec Hon’ami Koêtsu et Tawaraya Sôtatsu, ce mouvement décoratif connut une apogée avec les frères Ogata Korin et Kenzan. Cette école eût la particularité de s’affranchir d’une certaine tradition qui transmettait de génération en génération le droit d’appartenir à l’école comme une transmission de maître à élève. Au contraire, c’était une véritable affinité spirituelle et artistique qui tenait lieu de critère de sélection pour l’amour de l’Art. L’élève pouvait tenter sa chance au sein d’un mouvement, rappelant ainsi le principe de grands cercles artistiques qui fleurirent en Europe au XIXe. Le Ranpa va exceller dans la représentation de la nature, des animaux et des fleurs, les artistes utilisant d’autres matières que la peinture, tel l’or ou les perles. C’est là que le sens du mot « décoratif » prend toute son ampleur.

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Manuella Moscatiello rappelle l’apparition tardive du mot « art » dans le dictionnaire japonais à l’occasion de l’exposition universelle de Vienne en 1873, comme une ouverture sur le monde occidental, rien ne différentiant jusqu’alors – selon notre concept à nous – l’art décoratif de l’Art tout court. Au Japon, l’utile a toujours été beau, et le beau utile… Cela pouvait susciter l’extase de l’Européen devant une boîte ou un paravent « beau comme une œuvre d’Art ». Aussi, rien d’étonnant à ce que l’œuvre de Sekka regorge autant de motifs de kimonos que de contemplation de grues au bord de l’eau. Les Herbes de l’éternité apparaît plus que jamais comme illustrant ce concept d’une expression artistique ou la représentation se confond à l’ornement. Cette fusion du décoratif et du sujet constitue également le meilleur chemin vers l’abstraction. Lorsque Sekka découvre l’Art Nouveau lors d’un voyage en Europe au tout début du XXe siècle, il intègre à son regard d’artiste ces nouvelles sources d’inspiration.

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Les Herbes de l’éternité est un voyage splendide au cœur de la gravure sur bois, plein de formes découpées, d’oiseaux majestueux, de feuilles, d’arbres élancés et de personnages qui se détachent sur des fonds souvent clairs, marrons, orangés et surtout dorés. Il invite à la beauté de l’épure et la vigueur de la ligne et les variations sur son épaisseur et ses nuances, Sekka intégrant en cela l’évolution du Ranpa vers la simplification des formes.

Scènes de vie quotidienne, nobles vus de dos, monstres dans le ciel, dessins d’objets, paysages ou mer de vague réduits à de simples formes ou d’immenses tâches : l’univers de Sekka semble illimité, un terrain d’expérience visuelle et de recherche picturale, du plus figuratif au plus symbolique.

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Porté par toutes ses influences, entre la tradition japonaise et sa connaissance des arts européens, le dessin de Sekka affiche un éclectisme étonnant, entre un dessin nourri au détail ou au contraire au mouvement du trait pour donner naissance à des personnages, des visages, des expressions. Son travail sur les perspectives et les proportions (et disproportions) est fascinant, un personnage dessiné en plongée présageant presque de l’utilisation de la courte focale au cinéma. Les éditions Philippe Piquier reprennent le contenu du coffret fac-similé édité en 2003 sous la même forme que l’album original avec chaque estampe en double page, ce qui est parfois gênant pour appréhender chaque image dans sa globalité lorsqu’il donne la sensation de la scinder en son milieu. La fin de l’ouvrage reprend toutes les œuvres en vignette en les accompagnant de commentaires très instructifs. On ne parcourt pas Les Herbes de l’éternité, on s’y laisse glisser, on s’y baigne, on y voyage. Les herbes de l’éternité ont la simplicité énigmatique d’un recueil de haïkus, celle qui apaise par sa mélodie sans provoquer le désir d’y trouver une explication. Des estampes, comme une immense respiration.

A propos de Olivier ROSSIGNOT

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