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Antonio Altarriba, Kim « L’aile brisée »

En 2011, Antonio Altarriba et le desinateur Kim publiaient L’art de voler. Dans ce roman graphique, l’auteur retraçait la vie de son père et ses illusions perdues, comme autant de rancœurs accumulées et ravalées au fil des années. Les effluves de l’histoire et ses défaites auront marqué de manière profonde la vie de cet homme. Dans cet absolu idéologique, la rencontre avec Petra, la mère de l’auteur, n’apparaît pas comme déterminante. Le fardeau du passé est trop lourd à porter pour l’oublier.

Dans ce nouveau récit, Altarriba retrace l’itinéraire de sa mère dans cette Espagne conservatrice corsetée par l’Église catholique. Tout démarre par un mystère. Au soir de sa vie, il découvre la paralysie d’une partie du bras de sa mère. Ce secret l’interpelle autant par sa dissimulation que par son origine… Petra est née dans un village de Castille en 1918. Sa mère ne survivra pas à sa naissance. Fou de rage, son père cherche à la tuer. Sauvée de justesse par sa nièce, elle gardera comme séquelle ce bras paralysé. Durant de longues années, elle vivra dans ce village en tenant scrupuleusement le rôle assigné par la communauté villageoise. Obéissante, animée par une foi dévorante, elle restera fidèle à son père, auteur sans succès de pièces de théâtre populaires. Dans ce microcosme, les désirs sont étouffés et les femmes sont les auxiliaires des hommes qui régissent, pour une grande partie, leur vie. Petra ne se dérobe pas à cet état de fait. La foi et l’espérance apparaissent comme des substituts efficaces pour l’aider à assumer son sort. Le destin de l’Espagne ne l’atteint pas tant sa vie, dure et effacée, lui suffit. Pendant huit années, elle va s’occuper de son père malfaisant et impotent, en gardant toujours pour lui une affectivité non feinte.

A la mort de ce dernier, elle part pour la ville où elle travaille comme gouvernante pour un général bien en vu dans l’Espagne de Franco. Néanmoins, profondément royaliste, il tente de conspirer contre les sbires de Franco. Les qualités de discrétion de Petra lui font gagner la confiance de son employeur. Tout comme le camp républicain était fragmenté malgré leur victoire, les vainqueurs de la guerre civile restent divisés entre plusieurs courants rivaux. Le départ du général pour Barcelone coïncide avec la rencontre et son mariage avec Antonio.

De nombreuses déconvenues vont ensuite arriver : la ruine de son ménage et la disparition, très vite, de tous rapports avec son mari. Malgré tout, pugnace, dotée d’une profonde abnégation, elle surmonte ces épreuves. Cette force de caractère apparaît, avec les yeux de notre époque, profondément exemplaire. Son courage témoigne d’une volonté sans faille d’affronter les embûches afin d’avoir juste la possibilité de vivre. Au final, le combat de sa mère est peut-être moins héroïque que celui de son père. « Elle ne rêvait pas de grands envols ni de sillonner le ciel de part en part comme mon père. Plus modestement, avec son aile brisée, elle s’est bornée à sautiller de branche en branche. Peut-être est-elle ainsi arrivée encore plus loin. » A travers des traits plus fins et délicats dans le dessin de Kim, le livre d’Altarriba honore la mémoire de sa mère à travers ce témoignage émouvant d’une femme qui n’a jamais renoncé à une certaine forme d’espérance aujourd’hui désuète.

L’aile brisée

Antonio Altarriba, Kim

Éditions Denoel

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A propos de Julien CASSEFIERES

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