Prank (2016) de Vincent Biron

« Il y a une catastrophe : nous allons tous mourir. C’est assez pour donner l’envie de se lancer dans la comédie. »
Judd Apatow, Comédie mode d’emploi

Ce n’est pas la première fois que la comédie québécoise s’essaie à l’humour réflexif. À bien des égards, les films de Gilles Carle et surtout l’Elvis Gratton des courts-métrages de Pierre Falardeau surent tendre en leur temps un miroir à la société. Bien que nappé d’une épaisse couche sirupeuse ( arôme érable ) de nostalgie, le teen movie Prank, présenté en séance de minuit au dernier festival 48 images seconde de Florac, démange plusieurs secteurs – zygomatiques, intestinaux ou glandulaires – et décape les peaux grasses par son humour à plusieurs vitesses. Un changement de braquet dans la comédie adolescente que nous aimons tant depuis John Hughes qui en intéresserait plus d’un si d’aventure un distributeur français s’y risquait, car comme le notait Emmanuel Burdeau dans son essai consacré à Judd Apatow, la comédie ayant profondément pénétré tous les moins de cinquante ans, nous sommes tous devenus des comiques d’occasion…

Le complot du girafon

Le prologue du film est en soi un manifeste décalé. Il présente une configuration classique du drame à la québécoise sur lequel viennent souffler un vent de confettis et une musique légère. Et plein centre, l’œil douloureusement impersonnel d’un téléphone portable tenu à bout de bras par une main qui se la joue innocente. Un jour de plus dans un monde où tout le monde surveille tout le monde, où nos vies sont diffusées sur la toile avant même que d’être vécues. Cette entrée en matière symbolique croque donc efficacement la cruauté et le dérisoire de notre époque. Elle énonce l’ambiguïté première : le combat, la drôle de quête de ses héros sera amorale. Internet est souvent vu comme le terrain privilégié d’expression des solitudes contemporaines. Le film replace le débat à un juste niveau, entérinant simplement le mode de propagation des images et les codes de communication. Car nos héros ont besoin du filtre de l’image et de la publier sur la toile pour l’impacter puisqu’aujourd’hui, ce qui compte, c’est le partage de la séquence beaucoup plus que l’objet lui-même, pratique qui élabore qu’on le veuille ou non, un nouveau ciment culturel. Le regard narquois liminaire, c’est d’abord celui d’ados pas si bêtes mais parfois cruels, puis du cinéaste, de ses scénaristes ou producteurs. Celui qu’ils portent sur la comédie, la vie, leur environnement, le Québec et plus sûrement sur ces personnages un tantinet vieillissant mais qu’ils vont se faire fort d’humaniser en faisant du cinéma et pas en nous pondant une énième blague vidéo-formatée .

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Un cinéma bigarré, couturé par des blocs sonores hystériques, rythmé par les appels du pied au cinéma d’animation ou au street art. Cette posture formelle trahit bien les emballements juvéniles et toujours gratuits, un ennui qui colle à l’écran, traduction première du fossé qui sépare pourtant l’univers du protagoniste de celui de ses camarades de virées. On retrouve ce léger spleen qui teintait Les fleurs de l’âge, court-métrage de Vincent Biron – par ailleurs directeur photo extrêmement talentueux  et c’est lui qui peaufine ici le visuel du film – pareillement situé dans des noman’s land urbains anonymes, banlieusards et pavillonnaires, où les préados vivaient et grandissaient malgré tout ce qu’ils se devaient de traverser de plus ou moins difficile ( la mort, la boulimie, les langueurs monotones…).  Après le périmètre des balançoires et autres jeux pour enfants, le drugstore, ce lieu emblématique qui rattache le Québec au reste de l’ALENA, peut tout autant faire référence au Clerks de Kevin Smith, à celui de Mc Lovin dans Supergrave comme au mètre étalon de la précédente génération québécoise, Elvis Gratton – au passage jamais édité chez nous ! -, dont on reprend ici les masques dépolitisés. Au contraire de ses modèles avoués ( les adulescents d’Apatow ), le décalage repose ici sur Stefie, qui se construit ou se défait face aux trois autres. Puis sur la cohabitation entre monde virtuel, monde adolescent et monde réel adulte où ce qui est drôle pour eux l’est rarement pour nous – dans une vision interne qui n’est pas sans rappeler celle des Beaux gosses de Riad Sattouf -, jusqu’à rendre palpable cette absence de domaine réservé aux jeunes dans la société québécoise actuelle. Attention, toutes proportions gardées : pas l’ombre d’un parent ici, pas plus que de relations familiales ou d’avenir scolaire ou professionnel. Cette absence envahit un espace où leur mobilité défie la désertification de l’environnement social, se heurte à l’impossible interaction d’un mur de briques. Une manière de cadrer – la touche court-métrage -, le choix des lieux eux-mêmes, une trivialité des raccords les plus crus ( ketchup partie ! ) contrebalancent la sensibilité du regard de Stefie dont l’émerveillement, un peu niaiseux mais touchant, anoblit leurs « performances ». Pourtant, contrairement à ce qu’on aurait pu croire ou à ce que le sujet autorisait ici plus qu’ailleurs, on n’a jamais l’impression de saynètes enfilées comme des perles. Le récit repose sur un scénario classique émergeant des personnages.

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Les malheurs de Stefie, hamster jovial

Le caractère différentiel de Prank vient entre autres de la psychologie de son héros, Stefie, le gentil petit gars timide et victime née transie. Loin des losers magnifiques de Supergrave, avec leurs moments de mauvaise foi grandiose ou leurs délires au-delà du bien et du mal, comme de l’impassibilité keatonienne, Étienne Galloy, motte de beurre moite ( « Stefag » ), joue parfaitement de ce statut d’agneau égaré dans la jungle. D’ailleurs, si cette gang fumeuse était un hot dog, Stefie en serait la mayonnaise… Après Petit frère, où il était à la fois plus replet ( obèse en devenir biberonné aux sodas ) et agressif, à la limite psychotique, il démontre avec ce nouveau personnage l’étendue de sa palette de jeu. D’abord, dans sa moue adipeuse qui ne parvient pas à masquer son appareil dentaire et son regard clair passent une vraie mélancolie, l’écart entre l’ahurissement, la fascination et l’incompréhension devant la bêtise qui confine au génie de ses partners. Un solo émancipatoire ultime l’intronisera  nouvel archétype du clown triste. Il pourrait alors énoncer ce constat entendu quelques décennies auparavant chez Araki : « J’me sens comme un hamster coincé dans le trou du cul de Richard Gere » ! Son incapacité à vivre, exprimée dans le non-gag de la balle de base-ball coincée sur le rebord d’un toit, devient distance vitale face à l’insanité pure. Nous autres spectateurs, afficherons plus tard ce même regard atterré sur les exploits des personnages. Dans cette fiction d’apprentissage, filmer, c’est comme copuler par procuration. Par amour et naïveté, Stefie va tenter de se fondre dans le groupe, avant un réveil plus brutal.

C’est le même faux-paradoxe – typique du comportement adolescent – à un degré bien moindre chez Léa (Constance Massicote ), superblonde conscience de son sex appeal comme de sa force de caractère ( « Sa douceur sera toujours une férocité » notait encore Emmanuel Burdeau à propos des héros d’Apatow ). Elle possède la lucidité et la détermination qui fait défaut à son soupirant. Parce qu’elle a des couilles, des guts. Le feu sacré. Ou le courage qui habille les débiles de coolitude… Jean Sé par exemple ( Simon Pigeon )… La démesure tranquille ! L’inspiration et l’instinct de l’artiste qui surfe l’idée du moment et avance dès lors qu’il continue à créer. Et puis il y a Martin (excellent Alexandre Lavigne ), l’âne Martin – ou plutôt l’âme, le cerveau 2.0 du groupe : 100% action, jamais ou presque de réflexion. Wild animâle. Ensemble, ces quatre cavaliers chevauchent le dragon mieux qu’un Paul Muad’dib son vermicelle de contrebande, pulvérisant les réticences par leur enthousiasme crétin. À ce titre, l’état d’esprit du groupe n’est jamais mieux exprimé que dans la scène géniale, décuplée par un jeu au ralenti où les kids sortent du vidéo-club, s’arrêtent devant une voiture sur laquelle ils balancent leur boisson avant de rester là hilares à contempler la giclure de leur méfait esthétique ( le véritable « premier signe de l’apocalypse »… ) sur le pare-brise. La beauté particulière naît de la chute ; ils montent simplement dans le dit véhicule, puisqu’il s’agit en réalité de leur propre char ! Comme chez Apatow, il y a alors une belle union dans le minable, sorte de valeur ajoutée au récit. Cette scène clippée vaut comme théorème : la pulsion est créatrice tant que l’art est dans le regard, même si ça pique un peu les yeux. Le léger ralenti, l’absence de dialogues et l’arrivée de la musique s’avèrent des choix judicieux, car au-delà du premier degré d’une MTV culture ( Beavis et Butt-Head…), le voile qui pèse sur tout le film, c’est celui de la fuite du temps. Pour aussi gratuits qu’ils soient, c’est la fugacité de leurs actes qui les rend à la fois nécessaires et miraculeux. La mélasse sur les vitres a plus de valeur plastique que tous les concours de tuning ( excepté dans Bellflower bien sûr ! ). C’est qu’un auteur de comédie sait mieux que tout autre le prix que le temps accorde aux gags prenant sens après des années, comme à ceux qui naissent, s’épanouissent et se dissipent dans la seule et unique scène. L’utilisation de plans du Cheval de Turin, film le plus honoré de Belà Tarr, en contrepoint silencieux, est également très bien vue. Rien ne saurait mieux exprimer le nihilisme d’un monde adulte qu’un film deep pour « une vie fuckin’ deep », où le vivant serait limité à sa force de production.

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Mieux vaut Tarr que jamais
« Ce n’est pas la comédie qui est bête, c’est la bêtise qui est une comédie, peut-être même la plus grande blague de toutes… »
Emmanuel Burdeau, Introduction à la vie comique

Une variation donc sur les principes de mise en scène énoncés en un seul plan au prologue. D’un côté, les personnages au sein de situations plus ou moins comiques, de l’autre, le regard aigu de leurs créateurs et puppet masters qui passe à travers une caméra naturaliste, se coulant dans la nonchalance de Stefie ou dans la vélocité de corps pas tout à fait sortis de l’adolescence et encore agités de spasmes frénétiques. À cette justesse et à la primeur des sentiments, répond le contrechamp lointain du porno en ligne. Le fossé avec l’art n’est pas moindre, apparemment infranchissable,  et la définition que Jean-Sé donne du cinéma de Belà Tarr, extensible à toute œuvre d’art véritable, est des plus recevables. Et c’est bien de cette manière que Prank contribue sous ses paillettes de nostalgie à enrichir notre vision du monde d’adolescents toujours prêts à se glisser dans la peau d’un autre ou à sortir leurs fausses barbes de you tubeurs invétérés.

Si les héros se dédient à l’absurde ( un comique télévisuel XXL où le navrant n’exclue pas la recherche, comme ce coup de sonnette et cette réaction de poisson rouge où les niaiseux balancent sur le mauvais père de famille tout ce qu’ils ont sous la main en hurlant un « Poisson d‘avril ! » hors saison ) cultivé au Canada depuis au moins le génial Arthur Lipsett ( voir les masques de son ultime et mal aimé Strange codes ), se le réapproprient, l’humour burlesque de Prank campe dans le cinéma post-moderne. Son ton se faufile, respectueux et décomplexé, marche sur les plates-bandes de ses pairs. Tenu par son argument dramatique de base, il ne peut déraper que pour des saillies : tournage au drugstore, personnage mythologique échappé de quelque farce antique, désœuvré au bord d’une piscine, art bouffonesque, chorégraphie de la scatologie, bite géante comme accomplissement artistique venant interpénétrer le machiavélisme malade de merry pranksters naturellement acides car élevés à la Red bull.

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En filigrane, le film trouve un drôle de parallèle entre un crescendo masturbatoire et une scène humoristique dont la chute ne conduit généralement pas à l’orgasme mais plutôt à la petite mort post-éjaculatoire. Le delay permettant la stupeur du spectateur, l’insouciance de ses pieds nickelés, voir leur temps de gestation ( affaire de la voiture ) aplatissant le gag, rentrant le rire en gorge. Chaplin lui-même ne disait-il pas ( Mon secret, 1918 ) « Il y a également un autre danger ; c’est de vouloir être trop drôle. Il y a des pièces et des films où l’assistance rit de si bon cœur qu’elle s’y épuise complètement » ? On pourrait dire en extrapolant que cette retenue sourd de la sempiternelle crise identitaire québécoise, qui donne parfois à l’étranger l’impression de visiter une enclave en dehors du monde. À moins que ce ne soit que le joug du libéralisme économique étouffant le social et toute une population… Certains vont sans doute regretter que, l’enthousiasme mis à mal par l’énergie de Stefie, on ne s’abandonne pas au comique régressif dans une politique de l’anéantissement des préceptes adultes. Car même dans le sacerdoce, nos gentils monstres ne peuvent ignorer un certains nombre de ces values : amour, amitié, courage, réactivité, spontanéité…

L’équipe de scénaristes s’est octroyée quelques libertés. Des interludes comme autant d’épisodes d’Histoires naturelles, sur le monde des adultes justement, qui paraissent ajoutées, pèsent comme une menace – la famille anesthésiée par la télé communautaire dans une vignette aigre à la Solondz – mais ne sont pourtant jamais vues de manière aussi cynique que dans un Ken park brocardant leur iniquité. La dream team québécoise assume elle ses ruptures de ton potaches, fracturant le rythme sans jamais chercher à nous ménager ou à charger personnages et situations dans une curieuse pratique de la demie-mesure, totalement assortie à son cadre sociologique. Un demi-ton où le facteur humain empêche la blague de glisser sur la scatologie de la comédie américaine, l’essuyant avant même de l’avoir démoulée, car après tout, Jean-Sé en est convaincu : « une merde peut causer la fin du monde » ! Juste un poil de respect pour des personnages qui après tout ne sont pas encore responsables d’eux-même, balançant entre néant et génie pur. La fin de l’adolescence n’est-elle pas marquée par cet ennui tellement angoissant qu’il en devient poisseux, troué par les éclairs de vies sans concessions ?

Petit frère, big brother: Eric K Boulianne et Etienne Galloy dans Prank (2016) de Vincent Biron

Éric K Boulianne et Étienne Galloy dans Prank (2016) de Vincent Biron

Petit frère, big brother
« Fréquenter et interagir avec des gens que vous aimez tellement que vous rêvez de passer votre vie avec eux, c’est le meilleur boulot qu’on puisse imaginer »
Judd Apatow, Comédie mode d’emploi

L’équipe de Romance Polanski ( Boulianne et Beaudoin-Gagnon ) s’accouplant avec le Girafon ( Vincent Biron ) accouche donc d’un rejeton hybride, métissé, parfois malpoli, désarmant souvent. Que l’on compare à nouveau avec Les fleurs de l’âge et se dessinent certaines obsessions ou éléments graphiques récurrents. À l’autre extrême, peignant déjà cette urbanité douce si québécoise, le joyau d’Éric K Boulianne, Petit frère, réalisé par son vieux complice Rémi St Michel et inévitablement porté par son frère de sang Jean-Sébastien Beaudoin-Gagnon. C’est cet esprit que l’on retrouve dans une scène à la limite de l’hommage, celle du billet au bout de la canne à pêche. Pas seulement parce que Big Bro K Boul’  y joue cette fois les grands frères qui dévorent les petits, mais par le rythme propre de la scène et son côté initiatique. Rire de la mésaventure des autres ou la comédie pure sans le filtre du petit écran mais depuis le point de vue facétieux de Martin. Au côté grunge et râpeux de Prank, se substituait la musicalité jazzy de Petit frère – signalons que les deux superbes bandes originales sont signées par Peter Venne, une fluidité qui collait à des déplacements qu’on aurait pu croire tout à fait new-yorkais si ce n’était son langage châtié. Dans le bréviaire de sacres québécois, le petit nombre de jurons à consonances aussi religieuses qu’anciennes vaut plus par son utilisation grammaticale et rythmique que par sa diversité ( voir Quiconque meurt, meurt à douleur de Robert Morin ou Maudite poutine de Karl Lemieux, également au festival ). Autre point fort de ce court baigné d’un noir et blanc indy, l’ancrage social et territorial. Nul besoin de filmer la ville au grand angle pour deviner le niveau de vie du quartier. Dans Prank au contraire, on nage là encore (et à juste titre toujours ) en pleine indétermination, ce qui sied à l’espace virtuel qui nourrit leur réalité. Et ici, il n’est pas question de filiation mais de s’acoquiner, ce qui comme on le sait, comme on l’a tous vécu, n’a qu’un temps. Prank immortalise, sacralise ( en français de France dans le texte ) cette romance des élans brisés, d’où un film fragile mais aussi très beau sous ses cicatrices. À l’amitié concrète, tangible et immédiate des jeunes se substitue son idéalisation par des trentenaires qui n’en mesurent que mieux la raréfaction. Leur art du collage évoque tout autant un zapping furieux que le jaillissement impromptu d’émotions se répandant à tous vents comme les phéromones dans la moiteur de l’été.

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Rituel initiatique obligé, la traditionnelle scène de défonce ( Le péril jeune…) n’est qu’une parenthèse dynamique et inconséquente dans la mission qui échoit à Stefie et dont le but n’est plus seulement son intégration mais d’ordre véritablement chevaleresque. Son éveil est contrebalancé par son attirance sexuelle elle-même plombée à vie par la réalité de leur relation. Aussi, Prank n’est pas la déflagration jouissive promise par la bande-annonce, mais un film plutôt doux amer sur les illusions déçues. Un coming of age qui dans un grand éclat de rire, se prend les pieds dans la première marche d’entrée dans la vraie vie. Qui titille la douleur de l’inachèvement, comme jadis le Apatow de Funny people.  La clarinette a remplacé les concours de suçage ou de hot dogs ( ces derniers où Constance – Deep throat – Massicotte surpasse Linda Lovelace ) et c’est un art infiniment plus complexe mais pour un plaisir plus durable. Si le film peut désorienter, c’est parce que le scénario ne tente pas d’éluder l’échec face au pesant contexte sociétal qui ne s’interpose jamais autrement qu’architecturalement, en délimitant leur pays et territoire de chasse, ni de minimiser le formatage que nous appliquons à nos rêves – même si sa déconnade rêvée a conduit la fine équipe au bord de la lagune vénitienne, et jusqu’en cellule pour avoir exhibé le pénis de Jean-Sé ( soyons clairs : la banderole, pas la saucisse-cocktail de son acteur ou le gros potentiel du producteur ) sur le tapis rouge de la Mostra ! Les scènes, désamorcées avant l’âge ( une profanation dérisoire d’après-midi de catéchisme qui a pourtant plus de poids outre Atlantique ), sont parfois suivies de raccords cinglants, sans pitié pour le « bon con ».

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La gloire de mon père, le vagin de ma mère

Hors les enseignements des kings of comedy, la référence passe dans le discours comme dans toute la culture pop dont on recycle les trente dernières années. Leurs personnages ingurgitent, digèrent tout, leurs géniteurs ayant aujourd’hui tout assimilé pareillement. Pour l’exemple, l’évocation de la Corée du nord ne manque pas de nous ramener à This is the end. Et pour évoquer ces classiques de vidéo-clubs fondateurs des cinéphilies les plus composites, passés partout « même dans le vagin à ta mère », le réalisateur a eu l’idée de dynamiser les scènes en recourant aux graphes de Jean-Sé ( réalisés par Josie-Anne Lemieux ). Il y a une matérialité dans la peinture qui rejoint l’humour gras, l’agressivité du ketchup, la merde faite or. Au risque de faire sortir le spectateur du récit, ces passages viennent colorer d’un esprit gondriesque ( Be kind rewind ) l’art du recyclage de nos geeks, s’exprimant alors par la BD vivante ( les duels d’Highlander, le tournoi de JCVD ) pour des séquences un peu « fucked up / fuckées ». Une idée de mise en scène qui resterait à l’état d’ébauche si ses velléités n’étaient pas suicidées en grande pompe par la présentation d’une bite géante – objet du délit sus-cité – en forme de pinacle artistique. Et Predator n’est pas abordé sous l’angle cinéphile et intello, mais au contraire hormonal et décérébré, à l’image du bras de fer introductif entre Arnold et cette vieille ganache de Carl Weathers. Cool. Quant au dérapage final, il n’est pas sans évoquer l’arc narratif des bad teen girls de Springbreakers, sauf qu’ici on ne croit jamais à la vraie méchanceté de ces losers magnifiques, mais seulement à leur manque total de discernement.

Ce joli film imparfait, toujours sérieux dans la blague, annihile la mièvrerie d’une partie de la teen comédie nord-américaine par son ton lo-fi, certes pas franchement le même que celui de ses glorieux aînés. Ses auteurs observent, amusés et bienveillants, cette nouvelle génération s’approprier la technologie et les outils audiovisuels de son époque et nous plongent la tête de l’autre côté du miroir. Le vide s’y avère vertigineux. Film de potes un peu foutraque, Prank exhorte en tout cas à passer à l’acte : tourner des vidéos, des courts-métrages, des films, n’importe quoi, on s’en crisse ! Et c’est bien ce qui achève d’en faire une de ces œuvres aussi importantes que dégénérées, de celles qui se moquent bien d’être comprises mais se suffisent au contraire à elles-mêmes. De la graine de film culte qui ne demande qu’à germer comme l’acné au printemps, qu’à croître nourrie par sa propre mort, l’âge adulte, cette lente agonie que vitupèrent ailleurs en cette même année les Mathieu Denis ou Simon Lavoie avec plus d’emphase. Une ère de la maturité où les critères esthétiques semblent édictés par le contrat social et où la résignation tient lieu de bon goût. Face à cet horizon trop « plate », leur joke grandeur nature croit vraiment, elle, dans la communauté et ne condamne jamais la niaiserie parfois hilarante, parfois pas de ses enfants, ni leurs montées de sève sacrifiées sur le graal de la première fois. Au final, Prank exalte même l’influence bénéfique de l’idiotie sur l’individu trop souvent spectateur de sa propre existence,  sur cet ado coincé dans un entre-deux, prisonnier d’un corps pas fini mais contemplant, langue pendante, le vaste terrain de jeu du monde infini.

Remerciements : Festival 48 images seconde : Guillaume Sapin, Dominique Caron et Jimmy Grandadam (association la Nouvelle dimension ). Photos : Prank – Le Girafon et Romance Polanski, 2016.

Et à lire ou à relire : Comédie, mode d’emploi de Judd Apatow, entretien avec Emmanuel Burdeau, 2010 chez Capricci.

A propos de Pierre Audebert

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