© Ad Vitam

Flashback de 2014 : Cannes, fric et cocotiers. Classique et ridicule scandale du Palais, Les Merveilles, d’Alice Rohrwacher, prétendument formaté pour plaire à la présidente et froidement reçu par la presse cannoise, est reparti couronné du Grand Prix. Alors, miracle sensoriel ou esbrouffe auteuriste ?

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« On devrait cacher un secret sous le carrelage, comme ca dans quelques années les gens le trouveront. »

Ombrie, sans doute de nos jours. Une ferme isolée de tout, à demi décrépie. Les Merveilles, c’est avant tout la chronique d’un clan, d’une famille. Celle de Gelsomina, jeune fille qui s’apprête à basculer dans l’adolescence. De ses trois sœurs, petite boulotte et jumelles survoltées. De leurs parents, leur père surtout : Wolfgang, immigré ténébreux et colérique, apiculteur tenant toute sa gynécée sous chappe et à l’écart du monde, dont il prédit une chute prochaine. Et s’il accepte l’arrivée soudaine d’un jeune délinquant taiseux en qui il voit peut-être un fils de substitution, qu’on ne lui parle pas de la participation au « Pays des merveilles », ce concours TV du plus beau paysan (comprenez le plus rustique) gouvernée par la sublime et carton-pâte Milly Catena. Pourtant, l’âge d’Homme arrivant, la jeune Gelsomina sent l’attirance pour le dehors et pour cet étranger buté qui vient de modifier le fragile équilibre du clan.

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Perçons l’abcès : ainsi posé, difficile de négliger le danger qui guette un tel projet. Celui du bon vieux penchant socialisant, ambiance « on a dans le cœur ce que la société a dans l’argent », ou « moi et moi-même » qui sous-tend habituellement ce genre de format semi-autobiographique, le film étant plus ou moins inspiré d’éléments de l’enfance de la réalisatrice qui fait d’ailleurs interpréter la mère de famille par sa propre soeur, Alba, actrice aujourd’hui très justement reconnue.

On pourra aussi et alors, comme certains l’ont fait, reprocher au film la multiplicité de ses formes : chronique familiale et sociale, documentaire, conte initiatique et fable sur les medias. Soutenir au contraire son manque d’ambition, qui en restant au niveau de cette famille néglige de pousser à bout la charge de son propos, politique notamment : celui de la transformation de l’homme, d’une forme d’état de nature à celui civilisé, et celle d’un paysage rural à l’industrie.

A sa vision, c’est en fait tout le contraire. L’intelligence du film, c’est de ne pas traiter ce clan comme un univers fictionnel clos, mais plutôt comme une surface poreuse. Tendrement gauche comme son personnage, buté comme lui, il est l’histoire de cette frontière mouvante, qui se trace et se déplie sans cesse à différents niveaux : clan/extérieur, enfance/adolescence, documentaire/fiction.

Et le tour de force incroyable du film, c’est de ne jamais céder, quelle que soit la forme qu’il aborde, à une sorte d’ostentation. Pire : de sensiblerie.

C’est qu’Alice Rohrwacher se méfie de l’effet, du « truc ». Laissons cela à la télé : face à la simplicité évidente de chaque instant familial, l’outrance des costumes historiques ridicules et des filtres de couleurs du « Pays des merveilles » expose sa vulgarité. On y grime les paysans pour faire authentique, on célèbre le « vrai produit », on rit habillés en Etrusques, puis on pleure sur le bateau qui rentre.

Jamais de plans de coupes élégiaques, de gros plans outranciers : si « poésie » il y a, elle est toujours corrélée au plan, mais jamais son unique sujet. Face au trait facile, le film, lui, prend plutôt lui le parti de la patience. Par un travail subtil de mise en scène presque documentaire, où l’esthétique s’effaçe derrière le geste, le personnage, l’enregistrement d’une forme d’hyperprésent touchant,  donnant la sensation troublante d’un film qui se cherche autant que son héroïne. Journal de bord d’une adolescence solaire en autant de mues que de scènes, dans un geste hésitant entre la naturalité et une forme de poésie païenne et arte povera. Une fiction liquide et douce comme le miel, s’autorisant de brusques écarts quasi-fantastiques à la grammaire filmique, comme ce faux raccord d’ombres projetés dans la caverne où se réfugie les deux adolescents, puis retombant dans l’enregistrement quotidien de tomates à peler. Si coming-of-age il y a, il est tout à la fois autant celui de Gelsomina que de la réalisatrice et son geste, et du spectateur les regardant toutes deux se dévoiler , tous trois avançant tous ensemble de concert à tâtons, dans une quête bancale vers l’inconnu et le sensible.

De là nait son « butinage », donnant le sentiment d’assister tout à la fois au film et à ses coulisses, ce qui n’est pas sans laisser parfois le spectateur à l’écart, ni sans scènes ratées (la séquence télévisuelle, sans doute la plus gauchement appuyée, par exemple). Mais aussi ses très nombreux moments de grâce : le bruit des abeilles dans les champs, la pluie qui se déchaîne sur le bâche où on protège les ruches, la jeune soeur dansant sur un titre pop comme le font les enfants. C’est le pari sans doute, relevé avec une bouleversante humilité, que prend le film en se plaçant résolument du côté des sensations, de ce qui pourrait surgir plutôt que ce qui serait démontré.

Car le pluriel du titre n’est lui non plus pas innocent : au début du film, des phares de chasseurs trouent le noir de l’écran. « Qu’est-ce que tu as vu ? –La maison. –Elle est là depuis toujours et c’est maintenant que tu la vois. » C’est sans doute cela, l’enjeu secret du film : les « merveilles », ce seraient ces instants volés, de grâce et de beauté, pour celui qui réussit à être vigilant. C’est la lumière d’un paysage doré au crépuscule, le chant des abeilles se décrochant par masse d’une branche, la viscosité du miel qu’on ramasse au sol. C’est jouer à boire la lumière comme une matière, ou l’arrivée absurde d’un chameau dans le paysage.

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Ce pays des Merveilles que vante mal le programme télévisuel serait alors un paysage mental, préservé et impossible : la possibilité d’une île. Celle de l’innocence, des sensations, de l’enfance, que le père défend par la colère et le combat, aimant mal comme aiment tous les pères, surtout quand ils voient leur petite fille grandir et rêver de partir.

La disparition finale viendra le confirmer : pas étonnant que Gelsomina joue à extirper des abeilles de sa bouche. Elles sont les symboles de l’île de sa jeunesse, totems vivants en elle pour toujours. Alors, Les Merveilles, tendre film de combat ?

Oui, cent fois oui. Celui du présent et du regard, de la recherche d’une beauté du rien, dans un monde où les souvenirs se portent comme la respiration lente d’un rideau qui enfle dans la maison désertée de l’enfance.

A propos de Jean-Nicolas Schoeser

2 comments

  1. Jean-Nicolas Schoeser

    Au contraire : merci à toi, Pierre !
    Très heureux si ça a pu te donner envie de découvrir ce joli projet. Vu qu’il divise, n’hésite pas à repasser par ici pour nous donner tes sensations sur celui-ci !

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