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A une époque où leur enveloppe sert maintenant à donner vie à des mirages numériques au sein d’univers cinématographiques plus que virtuels, Je veux être actrice s’embarque dans une exploration de l’acteur salvatrice. Pas de grand débat ou de choix cornélien entre tréteaux et plateaux de cinéma. Au contraire, le nouveau documentaire de Frédéric Sojcher ( Cinéastes à tout prix ) réconcilie la grande famille des comédiens et au passage, la sienne. Un exercice de style qui tombe à pic au moment où je m’apprête, presque trente ans plus tard, à retourner moi aussi sur les planches…

La forme s’avère surprenante. Elle gratte un peu au premier abord avec une introduction dans laquelle une gamine joue les stars. Pendant cette longue séquence d’essayage de boucles d’oreille étoilées et alors que le générique déroule lui aussi un casting de prestige gros comme une soirée des césars, la situation horripile. Mais l’impression d’être coincé dans un de ces rituels de l’intime qui suscitent l’enthousiasme à la télé-réalité ou sur You tube, est vite réfutée par un angle créant un tierce point de vue entre celui du sujet et du spectateur-voyeur. A craindre toutefois, l’exhibition d’un de ces enfants de la balle que l’on éduque à dessein dans des écoles abritant les seules progénitures de gens du cinéma, quand la petite Nastasjia Sojcher, dix ans, se lance dans un déballage d’impros pour impressionner son auteur de père par son bagout et un débit mitraillette. Heureusement, ni le cinéaste, ni la fillette ne sont tombés de la dernière pluie et ce qui s’annonce comme un film pédagogique à la première personne, va déraper vers un journal filmé pluriel déployant durant son tour de piste, un large éventail de jeux du théâtre sans jamais perdre la grâce du je de l’autofiction.

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Dans l’entreprise casse-gueule qui consiste à mettre en scène sa vie et ses proches, Frédéric Sojcher ne manque pas d’autodérision. Cela ne surprendra pas les habitués du cinéaste belge évoluant entre fiction et documentaire, pas plus que les lecteurs de son Manifeste du cinéaste qui mélangeait déjà l’analyse subjective à la pratique objective d’un métier passionnant mais parfois douloureux. Un parcours sinueux peuplé par une galerie de comédiens qu’il tire de son chapeau pour épater sa Shirley Temple en herbe. Ils sont tout autant les hérauts de son œuvre que des proches hantant son passé, spectres d’une carrière qui ne compterait « que » 10 courts métrages et quatre longs métrages à ce jour, dont Climax ( 2009 avec Patrick Chesnais ), Hitler à Hollywood ( 2001 avec Micheline Presle et Maria de Medeiros ou Fumeurs de charme ( 1985 avec Michael Lonsdale ). Revisiter leurs métamorphoses à partir d’extraits de ses propres films relève de l’exorcisme d’un rêve de gosse réapparu sous l’impulsion du désir de sa fille de devenir un jour comédienne. Chez Sojcher, c’est toujours faire des films à tout prix ! L’Auteur poursuit peut-être aussi ses propres questionnements sur la nature ambivalente des comédiens. Après tout, il est porteur de cette même schizophrénie créatrice qui le fait à la fois enseignant ( à la Sorbonne ), théoricien et auteur-cinéaste. Sa réflexion se coule dans un roman d’apprentissage, bombardant sa fille comme comédienne principale d’un film qui reste documentaire mais la rend pleinement actrice de son existence. Car Nastasjia est amenée à évoluer sur la scène des adultes. Pire encore, dans ce monde des comédiens – tous « bigger than life » – et qu’elle doit convaincre de sa légitimité. Pour accompagner l’introspection, le cinéaste glisse ça et là des captations sur scène, mais aussi des cours de théâtre filmés montrant l’actrice en formation ou encore des souvenirs de famille.

Le déroulement du récit résulte ensuite d’une cartographie parisienne, à la fois théâtre des opérations et communauté de vie à laquelle appartient désormais, au moins à mi-temps, la famille Sojcher. Ainsi, la tour Eiffel ne cesse d’apparaître comme un leitmotiv à l’étranger résident en France, point central aimantant les allées et venues des exilés bruxellois. Les lieux permettent aussi à l’occasion d’entretenir une dialectique avec les textes et références cités. Par exemple, sur un bateau mouche où il en fait des caisses, Yves Alfonso évoque Michel Simon en figure tutélaire, devenant à son tour un émouvant père Jules pour Nastasjia. Le plus important de ces lieux est hautement symbolique : la Comédie française. Là, le très beau plan dans un couloir bordé par les statues anciennes, montre la progression que grand-père, père et fille effectuent avec ce nouveau film, les bustes de marbre ramenant le spectateurs aux témoins rencontrés ici, tous prima donna : Patrick Chesnais et sa famille, le comique Jean-François Derec, la marraine Micheline Presle, François Morel, Michael Lonsdale, Philippe Torreton, Jacques Weber, Denis Podalydes, pour ne citer que la fine fleur de la distribution.

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Les confessions se succèdent : l’histoire d’un prénom, repiqué à la belle Nastasjia Kinski disparue prématurément des radars. Nom de baptême doublement difficile à porter car pénible à orthographier pour les critiques de cinéma ou les attachés de presse ! En off, la gamine à la détermination décidément inébranlable, prend le spectateur pour confident, rétif puis compréhensif vis à vis d’un travail de sape qui met en danger sa certitude juvénile par la rencontre avec l’instabilité permanente qui caractérise le métier d’acteur. Patrick Chesnais avouera devant la caméra « J’ai du mal à jouer la joie… », révélant sa fragilité pour mieux nous émouvoir. Pour travailler cette dimension mélancolique, Frédéric Sojcher a en outre mis en scène – façon Rivette -, les mélodies récurrentes d’un Vladimir Cosma devenu musicien acteur interprète, dans une progression constante jusqu’au mixage de la bande originale du film. Un choix qui tranche avec la déclaration d’intention faite au départ à son chef opérateur mais s’accorde à un objet filmique qui laisse voir son processus de fabrication. Il faut tout mettre à plat, s’affranchir de la technique ( on se fout du point, du cadre, on tourne pour tourner, on suit les acteurs, seul l’acteur importe … ) pour redécouvrir coûte que coûte chacun de ces ténors de la profession. Rendre au cinéma son pouvoir d’incarnation sans aller jusqu’à la réification. La référence à Cassavetes provoquait un soupir tant la stylisation paraît d’abord absente. Or, la mise en scène se met en place avec discrétion, humilité, pour mieux dispenser et partager les nombreuses beautés de ses images. En particulier cette dynamique interne aux plans, cette capacité d’articuler le désir de l’enfant d’être autre ou à l’inverse, celui de l’acteur de la voir s’épanouir. Les idées qui lui trottent dans la tête ont vite fait de prendre corps dans ses yeux pétillants ou son sourire carnassier. Et comme pour mieux lui donner la réplique, le cinéaste dépassera sa terreur en jouant le papa attentionné, avant que de se laisser rattraper par le cinéaste ou le professeur. Les vrais acteurs en ont eux aussi, des peurs. François Morel explique – puis se lance dans une tirade venue de loin – que c’est souvent dans le confort d’une pièce trop rodée que survient cette petite mort de l’acteur de théâtre, le trou de mémoire.

En prêtant l’oreille à chacun, la caméra ne perd pas une miette des réactions de son héroïne. L’observation débute par la prédisposition de l’enfant à jouer pour achopper sur sa difficulté à reproduire ce qu’il ignore, ce qu’il ne peut pas être, n’ayant pas encore de masques à retirer. La mise en scène hésite constamment entre direction de personnages arrachés au réel pour être grimés en Scapin d’un jour et ces comédiens saisis de façon naturaliste en pleine introspection, sondant leur art, leur métier, leur condition ( « On est comme des enfants » ). Il fallait trouver ici un passeur. Ce sera Jacques Sojcher, le grand-père philosophe qui lui aussi a toujours souhaité jouer la comédie, se réalisant ponctuellement chez André Delvaux ou Claudio Pazienza avant que de choisir l’enseignement en alternance avec l’écriture. C’est donc à dessein qu’il cite Nietzsche en devise ( « Deviens ce que tu es » ) puisqu’il est vite question de mettre le cap vers la réalisation de soi, la construction : « on joue, on apprend, on sait pas et c’est pas grave »… Mais la boucle se refermera sur la nécessité de revenir au jeu pur avec une séquence de bataille d’eau infantile digne de Prénom Carmen ou lors de plans où Nastasjia et sa copine s’amusent avec leur image anamorphosée par un miroir forain. Car même agités par le démon du théâtre, les préados souhaitent plus que tout demeurer entre eux, au cours de cette phase nécessaire à la construction de leur personnalité et de leur identité sociale. Nastasjia reste une fille de dix ans, en latence, fondant à la moindre histoire d’amour devant une caméra qui enregistre l’individu plus que le personnage d’une fiction en devenir. Bien qu’il évoque la tribu Chesnais comme il y eut en son temps celle des Poquelin, Je veux être actrice se positionne à l’opposé de la fabrication des « fils de » ou autres « graines de stars », en esquissant par contraste et très tôt dans la narration, ce que c’est non d’être acteur mais bel et bien d’être philosophe…

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Frédéric Sojcher a distribué avec sa scénariste Catherine Rihoit – elle joue en outre le personnage symbolique de l’amie de la famille – les conseils d’acteurs chevronnés comme autant de cartes à jouer. Des recommandations d’adultes, donc difficiles à appréhender par l’apprentie comédienne, d’autant que le premier donne même un drôle de la : ne pas écouter les conseils ! Ils se partagent par la suite entre inné et acquis. Inné donc le charisme, idée contredite par le rire d’un père sceptique qui renvoie néanmoins à notre appréciation l’image d’un bébé qui crève l’écran, la toute petite Nastasjia attirée par l’objectif comme le papillon par la flamme. Pour les autres, être comédien est une élection, un don, une grâce. Il faut en outre être doté de curiosité, de culot. Puis marteler encore le plus important, forger ce soi et ça c’est un combat ! Le secret de Podalydès ? Nourrir le personnage de sa vie intérieure. On croirait presque entendre, en moins crypté, les indications lancées par la cinéaste de Mia madre… Différentes approches défilent : le « to be or not to be » shakespearien ou la différence entre l’incarnation et l’acte d’interpréter car « le jeu, c’est autre chose que jouer ». Pourtant chez Rivette comme chez Bergman, et n’en déplaise à Birdman, vie et théâtre sont indissociables ou intensément mêlés. Le dialogue amoureux, imaginaire mais à bâtons rompus d’Après la répétition, conduit à une vérité qui sublime la vie. Autres qualités à acquérir, être ensuite capable de se dépouiller de ses multiples personnalités, tel un Jim Carey flirtant avec la psyché d’Andy Kaufman sur le tournage de Man on the moon. Lâcher prise certes, mais toujours garder le goût du risque : « Echouez, ce sera votre réussite ! ». Travailler le sens de l’observation, se tenir à l’écoute, deux qualités vitales pour la méthode Stanislavski. Ce sont bien entendu celles qu’appliquent en tout premier lieu Frédéric Sojcher et son équipe. Un des plus beaux plans montre d’ailleurs une Nastasjia indifférente au pif mais suspendue aux lèvres de Cyrano / Philippe Torreton.

Le récit s’achève face au Pont Neuf, là où s’est tourné une œuvre emblématique du cinéma français. Frédéric Sojcher y ponctue un film à la fois personnel et universel, en faisant retour sur son parcours pour en transmettre la substance. Car c’est bien la transmission le grand sujet de Je veux être actrice. D’où le choix des intervenants et des lieux de tournage qui agissent par imprégnation progressive dès l’entame sur la scène d’un théâtre habité par des voix et répliques célèbres. Du reflet glacé de la star de ciné pour aboutir à ce malade imaginaire, le comédien classique,  la narration louvoie dans les méandres des genres ou lançant en guise de bouée à la débutante de grands textes anciens mais toujours vivants. L’amour du texte, même mystérieux, de ces mots comme vecteurs de communication, passe par un scrabble avec Micheline Presle pour ressortir par la bouche de François Morel. Verbe devenu chair, la voix fait vibrer tout le squelette, emplit le coffre comme avant lui tous les grands acteurs historiques. Par le verbe, l’acteur recrée la vie, les secrets de la vie ; d’où une mystique de l’acteur qui montre ce que les mortels ne sauraient voir… On songe à Michel Pilorgé commentant le travail de Gérard Depardieu : « Quand tu lui demandes comment il fait, il te dit « je ne sais pas, j’ai fait ». Sa méthode de travail, elle est immédiate. Quand il enfile un rôle, il l’enfile de l’intérieur. Il le dit tout le temps. Je ne peux pas être mauvais. Je ne joue pas ».1 Hors ses rencontres et échanges, la transmission se fait sur le long terme en éduquant le corps par le théâtre. Comment le tordre et jusqu’où pousser le mouvement en un alphabet étrange, autant de prouesses « biomécaniques » propres au cinéma muet et qui apportent tant en retour aux cours de comédie et d’art dramatique. Enfin, cet héritage se propage par un triple parrainage à travers le prisme intergénérationnel : de la doyenne à l’actrice en bouton et d’un enfant l’autre, au cours de trois générations de Sojcher. Ainsi le lien au cinéma de l’un réenfante le souvenir de la déportation de l’autre et ses craintes envers l’avenir : peur du désamour de la jeunesse pour le cinéma, invasion du tout internet… Malgré son enthousiasme permanent et si, comme son grand-père la caméra la stimule ou l’électrise le plus souvent, le regard neutre de l’objectif peut se faire inhibant pour une Nastasjia ne possédant plus la maîtrise de la situation. La scène laisse alors apparaître dans ces moments de flottement, et le protocole d’initiation, et la méthode documentaire : donner confiance, capter, restituer.

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Mais c’est là qu’intervient la famille ( ou le groupe, la société, la troupe ) qui projette ses fantasmes sur les acteurs, dévoyant non sans humour leur statut en une forme de prostitution ou brandissant une photo d’exploitation de l’autre Nastasjia – celle qui n’a rien à voir avec Nastasjia Sojcher, merci pour elle ! – dans Tess, pour mieux ironiser sur la gloire éphémère de la star déchue. L’oubli comme garde-fou. Coup bas imparable mais le film a fait bien des détours jusqu’ici pour nous raconter les tentatives des générations antérieures ayant tenté d’embrasser la carrière et de quitter les rails de cette vie « normale », celle qui a selon la grand-mère une « utilité sociale ». L’aïeul, Jacques, se retrouve seul à soutenir la gamine et ce, même si ça a été pour lui finalement plus pertinent, plus rebelle, de choisir d’être professeur de Philosophie et d’Esthétique. Mais l’important est de s’être frotté un jour à ses envies. Il peut désormais faire son numéro sur les marchés, sans honte ni regrets, dans l’esprit de la démarche altruiste du regretté Jean-Jacques Rousseau ( pas le philosophe sans trait d’union mais la grande figure de Cinéastes à tout prix ! ). Face à ses lubies, la famille campe sur ses positions de Cassandre pour mieux se démarquer du rôle de guide ou de Monsieur Loyal qu’a endossé ce grand-père comme un acteur enfile ses panoplies successives. Et même son cinéaste de fils s’interroge à son tour très directement sur ce syndrome filial, craignant que la vocation de la petite ne soit que le réceptacle de ses propres rêves, de ses échecs ou renoncements. « Il n’y a peut-être pas d’exercice plus périlleux pour un cinéaste que celui d’affirmer un point de vue sur d’autres parcours filmiques »2 écrivait-il avec lucidité. Aujourd’hui, pour affiner sa subjectivité manifeste, Frédéric Sojcher transmute sa peur de faire face à la caméra en une thérapie laissant affleurer un vieux complexe de Cyrano ( vs Groucho ). C’est là sous cet accoutrement marxien que par la seule puissance de son regard et la sincérité évidente de son cinéma, il émeut profondément.

La peur de l’échec devient par la bouche de Nastasjia elle-même, une caractéristique de l’époque actuelle contre laquelle s’élève ce film bien plus grand que son déjà vaste sujet et dont le geste tout entier fait office de valeur. Et Frédéric Sojcher de retourner aux acteurs ce bel essai filmique sur leur métier, magique dans le florilège d’instants qu’il crée et bercé tout au long de cette méditation par la douceur de la photographie de Lubmir Bakchev. Grâce à ce cinéaste qui a toujours gardé à l’esprit ( à l’image d’une dédicace qui orne mon dvd de Cinéastes à tout prix ) que « le cinéma est un combat », je suis désormais plus impatient et moins angoissé de me trouver, mieux armé pour affronter le regard des autres sur la scène.

 

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En bonus du Nouvel An, un livre contenant l’intégralité des échanges entre Nastasjia Sojcher et tous les comédiens rencontrés sortira prochainement aux éditions Riveneuves.

 

1 : Michel Pilorgé, Sur les planches in So film n°20 « Gérard Depardieu dégaine », mai 2014.

2 : Frédéric Sojcher, Jean-Jacques Rousseau et l’aventure de Cinéastes à tout prix, p 54, in Jean-Jacques Rousseau cinéaste de l’absurde, Archimbaud Klincksieck 2008.

A propos de Pierre Audebert

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