Conducta, titre original qui signifie comportement, conduite. Une logique qui n’indique pas le portrait d’un héros unique mais incite plutôt à interroger la position morale de chaque personnage face au vécu de l’enfant ou à la situation précaire de son amie Yeni. En fait, si l’on s’approche du refrain connu des 400 coups, c’est plutôt par l’autre côté du miroir. Réalisé par un quinquagénaire venu de la radio, de la télévision en passant par le documentaire, Chala une enfance cubaine est un représentant de ce cinéma cubain plus engagé politiquement à partir des années 80 et qui met en avant les laissés pour compte d’un progrès socialiste, ici prêt à dévorer ses propres enfants.* Ernesto Daranas poursuit ainsi la radiographie problématique de l’île du crocodile, entreprise depuis 2008 et un premier long-métrage Los dioses rotos, consacré à la prostitution. Entre temps, sa réalisation a mué, elle a perdu son vernis télévisuel. D’un côté, le cinéaste colle au plus près son jeune héros, vite croqué dans des plans courts et fluides ( une bonne idée plutôt que de céder à la facilité du plan séquence omniscient mais qui ne montre rien ). De l’autre, la caméra se fige en des plans nettement plus composés, moins naturalistes, pour s’accorder à la pédagogie de Carmela, une vieille institutrice que d’aucuns jeunes lobos souhaiteraient voir raccrocher. Deux lignes narratives, puis trois, tissent le schéma dramatique aéré et traversé par l’émotion. Ces lignes se développent indépendamment puis ne cesseront de se croiser dans le sillage de ce gamin qui s’est choisi en cette maîtresse une grand-mère d’adoption. Carmela pallie comme elle peut ( peu ) à la défaillance de la famille : père inconnu, mère toxicomane. Et la mise en scène se fait aussi alerte que Chala se débattant dans une logique de survie où il faut entretenir sa mère au quotidien, menant son chien à la bataille ou en élevant des pigeons pour les revendre.

Regard attentif, observant en douceur les rapports entre les écoliers – pour le meilleur. Chala et Yeni sont les pôles d’attraction de cette nuée d’enfants tourbillonnant en une synergie collective. Mais c’est aussi parce que les enfants ont été choisis dans le quartier et entretenaient de nombreux points communs avec les personnages de fiction. D’où l’authenticité simple de certains moments autour du trio d’amis ( une voie ferrée qui ressuscite pour toujours celle de Stand by me ). « Ce sont les lieux de mon enfance, les rues et les toits où je vis encore. Aiguiser une fibule sur les rails des trains ou échouer dans la tentative de traverser la baie, par exemple, sont des expériences personnelles que les enfants du film ont été heureux de partager. Cela nous a aidés à nous rapprocher. Il ne s’agissait pas seulement de mettre en évidence ces espaces de l’environnement social mais d’exprimer certains dangers, la soif de liberté et la capacité de rêver des enfants, même dans les environnements les plus contradictoires ». Un pari réussi pour le cinéaste qui a su préserver la fraîcheur de la rencontre avec les comédiens professionnels au moment du tournage. Le casting adéquat est assorti d’une direction d’acteurs sans faille et on retrouve dans cette salle de classe ce qui faisait la force de plusieurs films consacrés à l’éducation, entre autres exemples Entre les murs. Laboratoire de la vie, l’école est ici celle des valeureux Pionniers dont Camila Guzman avait fait le deuil d’un avenir insulaire commun dans son très beau documentaire Le rideau de sucre en 2006. Le temps passant et la situation économique et sociale se dégradant encore et encore, plusieurs de ces « bâtisseurs de l’homme nouveau » imaginé par le Che s’effritent sur la rugosité d’une réalité, prise entre absurdité d’un système et impératifs de l’enfance. Alors plane sur Chala le spectre d’un Foyer où les adultes et divers responsables menacent de l’envoyer, sous le fallacieux prétexte de le débarrasser de sa mère. Puis vient la problématique de la famille de Yeni, qui elle au contraire n’a qu’un père. Venus de Holguin ( à l’opposé de l’île, vers la patte avant gauche ) et fatalement en situation irrégulière à la capitale, ils tombent ainsi sous le coup du décret 217 en date du 22 avril 1997 sur les régulations migratoires internes pour la ville de La Havane, obligeant à posséder un document transitoire délivré par le Ministère de l’Intérieur et ce, bien que le dit décret ait vaguement été assoupli par Raul Castro en 2011. Le film attaque ici une des lois pourrissant la vie déjà complexe des cubains, à travers l’existence clandestine de cette élève modèle, toujours menacée d’expulsion vers son Oriente d’origine.

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Pour poser le débat sous un jour acceptable par le pouvoir de La Havane, le scénario fait s’affronter plusieurs factions. D’un côté, les militants de terrain, ceux en contact direct avec la réalité anthropologique des familles, soient Marta, institutrice de plusieurs générations de cubains, et plus ou moins délinquants, Carlos l’ancien dur à cuire devenu sur le tard éducateur et même responsable du Foyer, et dernière arrivée dans le quartier, Marta, une jeune remplaçante d’abord rigide sur le règlement mais qui ne pourra que constater la compétence de son aïeule en la matière. De l’autre, le grand ennemi de toujours du cinéma cubain, le bureaucrate ! A savoir ici, Mercedes, la directrice de l’école, Raquel, une fonctionnaire obtue, une de ses jeunes assistantes et même le policier du coin, toujours à réprimander Chala ou à contrôler l’ambulant. Enfin, en arrière plan, un vieux politicien, sorte de garant moral de l’esprit des lois et de la Révolution, qui tente sans trop de conviction, de freiner les ardeurs de cette sorte de commission disciplinaire. A l’exception de Carmela, tous ces personnages existent uniquement par la place qu’ils occupent sur l’échiquier de la pédagogie, s’accommodant d’ailleurs très diversement des lois et règlements en leur for intérieur. Ainsi, en faisant de la vieille institutrice la véritable héroïne du film, celle qui ne plie ni sous la menace, ni devant les facéties de Chala ( mais la caméra complice se charge de dévoiler au spectateur ses sentiments véritables ), le film prend un tour didactique et un ton politiquement incorrect. Le spectateur habitué au cinéma cubain ne sera pas dupe des références à José Marti sur la notion de patrie ( « là où l’on vit » ), ni de l’hommage déguisé aux dirigeants eut égard à leur grand âge. Car non content d’interroger la société contemporaine à la lumière des avancées réalisées ( le zoom initial très lent sur une Carmela évoquant la mémoire de sa grand-mère esclave ) et de ce qui reste des grands principes, le scénario questionne on ne peut plus clairement les besoins des enfants et à travers eux, ceux de leurs proches, donc de tous les citoyens. Et de quoi a donc besoin Chala ? D’une maison, d’une école, d’un cadre et plus que tout, de compréhension. La rigueur éducative doit faire le dos rond devant celle économique et le gouvernement et ses fonctionnaires à la probité sélective, ne peuvent qu’accepter de facto que le cubain se débrouille depuis déjà longtemps pour subvenir à ses besoins, enfreignant alors inévitablement pour cela un certain nombre de lois ou de valeurs normatives. Juste de quoi surnager dans « toute cette merde » dixit sans détours Carmela.

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Chala, Yeni et Carmela se retrouvent donc sur un même front moral. Les filles accèdent par l’éducation à un niveau de conscience plus élevé que le garçon englué dans la bataille du quotidien, y participant à moult trafics, prêt à tout pour couvrir sa génitrice déglinguée et relevant les défis inhérents à un garçon de son acabit. Sensible, fluet mais aussi élastique, tonique à en épuiser plus d’une. Pas vraiment de quoi fouetter un chat pelé mais assez pour hérisser le poil de barbudos stalinisés par l’exercice de leurs fonctions. Pourtant, la quête la plus délicate de Chala reste celle de la séduction de sa jeune camarade, peu épatée par ses roulements de mécaniques et qui lui jette en retour les œillades les plus sombres et autres sentences cinglantes. Quoi qu’il en soit, leur lien plus ou moins distendu, parfois embrouillé, fait carburer le récit. En additif, la confiance dispensée par parcimo’ Yeni se double de celle prônée par Carmela. Symboliquement, Chala devra choisir entre les chiens ( respect, fidélité ) qu’il brutalise et les pigeons (liberté et émancipation ). La transmission passera par un livre américain mais aussi par une image pieuse, chargée des affects de toute une classe vis à vis de sa maîtresse ébranlée par un accident de la vie. Après avoir séparé en des récits parallèles l’univers des filles et celui des garçons, unique concession à la musique et à la danse – couleur typique des productions locales -, le rapprochement que l’on espérait, logique vu qu’ils partageaient déjà souffrances et situations d’exclusion, s’effectue dans la douleur. Ernesto Daranas règle son filmage à cette haute sensibilité. Il fait peu de cas des combats de chiens, univers féroce déjà largement illustré ailleurs ( Amours chiennes, seul coup de dents d’Inarittu dans la vraie vie, là où battait le pouls de son Distrito Federal ), mais évacue plus généralement le spectaculaire au profit de l’humain. C’est en entomologiste qu’il étudie ses personnages et leurs angoisses, sans cesser de capter les détails infimes mais marquants ( la peur du père de Yéni à l’approche d’une voiture de police, l’affection embarrassée de l’organisateur des combats, Ignacio, sans doute une des figures les plus charismatiques, un rebelle car son discours non rhétorique échappe néanmoins à la fatalité ), ni de les couler dans des tons plus chaleureux, à mille lieues du réalisme sordide qui colle parfois au plus mauvais cinéma latino américain. Alors forcément, sous sa caméra – œil – de Carmela, pas de Moscou – les enfants sont rois. Moins libre que le précédent succès du pays, Viva Cuba, dix ans déjà, qui voyait des gamins s’embarquer pour un road movie à travers l’île reptilienne et moins rageur que le 7 jours, 7 nuits de Joel Cano, grand prix du Festival des 3 continents de Nantes en 2003, Chala une enfance cubaine trace sa voie à la poursuite d’un gamin revêche mais jamais désespéré, obligeant à la réflexion commune.

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A la fois hâbleur et chevaleresque, le nerf sous la peau, mais plus encore lumineux, vibrionnant et déjà mûri à l’ère du système D, Chala ( Armando Valdés Freire ) est un des mômes les plus craquants vus sur un écran ces dernières années. La caméra l’enveloppe avec le même mimétisme dont celui-ci usait avec les animaux. Se bat à son côté quand il faut garder le leadership ou donner des gages de bonne conduite à son amoureuse. En surfant droit cette belle houle de sentiments, la chronique intergénérationnelle s’extirpe de la langue de bois du cinéma d’état par l’humanisation et la solidarité entre ses personnages principaux, bien dans la lignée des telenovelas populaires. Et si l’approche de la toxicomanie manque de détails et de nuances, c’est qu’elle n’est perçue que du point de vue de l’enfant. Hors la justesse de son ton, le rythme soutenu et la cinégénie de Chala, la mise en scène met à nu leurs blessures avec la plus grande pudeur. Se démenant sans jamais perdre la grâce ni la fougue, le trublion ludique à l’œil pétillant et cerné comme un vieux sonero, parvient à nous faire oublier la presque pupille de la nation en danger.

 

* Selon Tomas Gutierrez Alea, cinéaste cubain par excellence, « Le scénario du socialisme est excellent, mais c’est la mise en scène qui laisse beaucoup à désirer et doit donc être critiquée. C’est la meilleure manière de contribuer à l’améliorer. » Cité par Carlos Pardo dans « Fraise et chocolat. Erreur à Cuba » Le Monde Diplomatique, octobre 1994.

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