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La première œuvre de fiction de Davy Chou est une magnifique rêverie pop qui navigue dans un monde luxueux et factice pour y dénicher avec beaucoup de sensibilité les premiers émois d’une jeunesse moderne.

En face de Phnom Penh, sur l’île de Diamond Island, s’érige un nouveau Cambodge où les exactions des Khmers rouges voudraient disparaître derrière les façades monochromes et rutilantes de la modernité. Le complexe immobilier de Diamond Island est très beau pour qui aime les jeux de lignes complexes, la perfection des aplats et le miroitement du soleil levant sur les façades réfléchissantes. Pour Davy Chou, Diamond Island est un territoire cinématographique idéal : un lieu d’expérimentations visuelles, le terreau fertile d’une stylisation qui épuise ses moindres éclats lumineux et explore ses multiples formes. Le récit de Davy Chou confronte la jeunesse cambodgienne à ce territoire neuf. Diamond Isand est donc un film très beau qui irise les corps dans un magnifique écrin pop, dissout les aspirations de sa jeunesse dans le scintillement d’un luxe fallacieux. Diamond Island est un film de lux sur un monde de luxe. Ou l’inverse.
Cette dérive lumineuse inscrit l’esthétique du film dans la continuité de Millenium Mambo de Hou Hsiao-hsien, film matriciel et inspiration évidente de Davy Chou. Mais si le film du maître taïwanais irisait une jeunesse devenue fantomatique pour traduire une sorte d’errance existentielle et d’abandon, Davy Chou préfère l’image comme surface, une sorte de miroir à traverser derrière lequel se dissimule une jeunesse dont le film va dénicher la vivacité et les vérités. Dans Diamond Island, la rénovation de l’île la reconfigure en lieu de luxe séduisant et la jeunesse qui la visite veut être « cool » : on est vraiment dans un art de la surface et du paraître. L’introduction – pleine d’une ironie vacharde – qui présente le projet urbain de l’île ne nous ment pas : nous sommes bien face à une publicité, un art du faux que la reconstruction numérique du lieu parachève.

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Cet univers clinquant, faite de promesses argentées et de mieux-être libéral, le film de Davy Chou va la confronter en premier lieu à un passé trop vite enterré qui hante encore ses ruelles. C’est un frère absent et retrouvé dont la présence entache les rêveries naïves d’une jeunesse enivrée par le luxe et les lux. Les stigmates du régime dictatorial des Khmers rouges sont encore là, tout autour d’une île qui semble alors en état de siège. On ne balaie pas impunément le passé d’un revers de main, même si elle a le talent de l’architecte ou la volonté du promoteur immobilier.
Dans cet univers dédié aux mirifiques scintillement pop, il fallait bien quelques zones d’ombres. La réapparition de ce frère disparu engage Diamond Island de l’autre côté du miroir : avec lui, la chair prend place dans le faisceau lumineux du film, la matière oppose sa densité à l’irréalité d’un rêve impénétrable sur lequel on glisse comme sur une surface à la netteté irréprochable. Ce frère énigmatique et taciturne revient de loin. Il revient des profondeurs – de l’île comme de la mémoire – comme viennent de loin les attitudes et les gestes qu’il réveille chez son jeune frère, adolescent timoré qui semble résister à la « cool attitude » que lui dicte la futilité du lieu qu’il visite.
Dans Diamond Island, c’est le geste – amoureux, fraternel –  que le réalisateur guète avec douceur pour dénicher du vivant dans cette jeunesse illusionnée. Diamond Island lui réapprend le toucher, oppose une main qui caresse aux miroitements du lux(e), traque la matérialité des choses et des faits avec beaucoup de tendresse et de sensibilité. Chez Davy Chou, les errances nocturnes sont émaillées de premiers baisers. C’est aussi une très belle façon de se retrouver.

A propos de Benjamin Cocquenet

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