“Monsieur Fraize”, Marc Fraize (m.e.s. Alain Degois (dit Papy))

Monsieur Fraize ou le lent gage du corps.

« Les acteurs font semblant, nous c’est pour de vrai. » Pierre Étaix[1]

« Les créations fabuleuses, les êtres dont la raison, la légitimation ne peuvent pas être tirées du code du sens commun, excitent souvent en nous une hilarité folle, excessive, et qui se traduit en des déchirements et des pâmoisons interminables. » Charles Baudelaire[2]

Il y a des rencontres parfois qui, survenues tout à fait fortuitement, s’imposent après coup comme des urgences et des évidences absolues. Il faut avoir croisé la route de Marc Fraize et de son alter ego – qui vit sur les planches avec beaucoup de persévérance depuis près de vingt ans – pour comprendre alors clairement que cette expérience-là, unique en son genre, est de celles qui peuvent durablement compter dans une vie.

Monsieur Fraize est un improbable zigoto attifé comme l’as de pique, précipité sur scène pour travailler sans qu’il l’ait vraiment choisi, qui prend le temps de se déchaîner très méticuleusement dans une impressionnante performance du désordre mettant à bas tous les codes du stand-up actuel. Avec comme seul accessoire de scène un catalogue de promotions de supermarché, support de commentaires pour le moins hésitants et objet de digressions inouïes, il attrape en effet à rebrousse-poil toute la culture du spectacle humoristique en place aujourd’hui qui repose majoritairement sur l’interpellation complice du public et le remplissage du moindre temps mort par de bons mots ou des blagues.

On ne compte plus aujourd’hui les retours élogieux, enthousiastes, sur le spectacle de Marc Fraize. On regrette cependant que les médias réduisent si souvent son personnage à un hurluberlu étiqueté « roi de l’absurde », passé maître dans l’installation du silence et le déclenchement du rire à partir de rien. Parce que Monsieur Fraize c’est tellement et surtout aussi autre chose.

Si le personnage ne cherche pas à se positionner comme un redresseur de torts ou un donneur de leçons, comme procèdent beaucoup (trop) d’humoristes contemporains, il pointe néanmoins du doigt, sans en avoir l’air, un comportement consumériste décérébré où l’individu est en proie à des affres infernales face à une proposition toujours plus nombreuse de produits qui se présentent à lui. À travers Monsieur Fraize c’est le portrait d’une société de consommation partie à la dérive, à la traque du moindre « bon plan », qui est dressé. Dans un monde bien réel où une célèbre marque de cosmétique peut proposer au consommateur de voter pour de nouveaux parfums de gels douche – senteurs « oursons guimauve », « popcorn » ou bien « langues pétillantes » (sic) – qui génèrent des centaines de partages et de commentaires sur les réseaux sociaux pour la plupart passionnés (on se demande pourquoi les odeurs « choucroute » ou « tartiflette » n’ont pas été soumises, qui auraient déclenché, on parie, tout autant d’engouement), où l’on peut camper devant les boutiques en période de soldes, prêt à en découdre avec son prochain pour saisir n’importe quelle bonne affaire qui n’en sera finalement pas une, on devine alors combien le personnage est avant tout le miroir d’un monde – déjà par nature insensé – qui a totalement perdu les pédales.

Le quotidien lui-même est une juxtaposition de situations qui n’entretiennent absolument aucun lien les unes avec les autres. Il suffit juste d’être attentif à l’enchaînement des sujets traités par n’importe quelle chaîne d’information à la radio ou à la télévision pour le constater. C’est dans une volonté inconsciente de se rassurer, de ne pas être confrontés directement à cette absurdité de la condition humaine que nous cherchons à produire du sens, à rationaliser les événements que nous vivons et à inscrire ces instants dans une temporalité dont nous savons pourtant, sans vouloir pour autant l’accepter, qu’elle est pure construction. Monsieur Fraize gratte ce ciment artificiel, illustre sans ambages finalement une réalité telle que nous refusons de la considérer en évoluant dans un spectacle-puzzle dont les pièces n’appartiennent pas à la même boîte mais avec lesquelles il va bien falloir pourtant reconstituer une image tout en laissant béants les vides nécessairement occasionnés par des morceaux qui ne sont pas faits pour s’assembler. Et ce sont dans ces creux, précisément, au cours de la représentation, que tous les possibles, même les plus déments, pourront jaillir.

Le personnage va de ce fait jouer de manière régulière sur les ruptures qu’elles soient aussi bien langagières que thématiques. L’espace scénique totalement dénudé qu’il investit seul, favorise le jeu de l’inconscient. Dans ses soliloques ou ses tentatives obsessionnelles d’interaction en début et fin de spectacle avec Michel[3], un régisseur aux abonnés absents, Monsieur Fraize suit des chemins de pensée qui fonctionnent par associations d’idées ou prolongements tout à fait déroutants : tout devient par instants collages dada et les situations s’enchaînent alors sur le mode du cadavre exquis : un procédé qui atteint des sommets de délire absolu lorsqu’il narre une histoire de caissière dont « la peau de bras » se coince dans un tapis roulant ou durant la conversation qu’il entretient avec sa mère au téléphone, où les loups mangent des croquettes et les yaks peuvent « refuse[r] de faire pull ».

Français moyen n’oubliant pas de revendiquer quand il le peut sa nationalité, pétri par une grande peur du manque, Monsieur Fraize évolue dans un environnement, qui est aussi le nôtre, dont le fonctionnement a détérioré le rapport à l’autre. Un autre qui, s’il est différent, provoque chez lui des attitudes pleines de moquerie défensive. Le comédien nous catapulte dans des situations où il s’appuie sur des travers et des clichés qui nourrissent et banalisent la cruauté du quotidien et la discrimination ordinaire. Son personnage n’a néanmoins aucune conscience des énormités qu’il énonce. Dans sa bouche, elles sortent comme des formules entendues et répétées mécaniquement. Elles lui donnent le sentiment d’une espèce de normalité rassurante sans qu’il ne se rende compte qu’il fait partie lui-même des boucs émissaires, des exclus, des victimes qui peuvent être raillés de la même manière.

© Sébastien Marchal

Cependant, s’il réussit l’incroyable exploit de transformer certains moments qui pourraient apparaître a priori tout à fait inconfortables pour les spectateurs, en numéros de pure farce, c’est aussi parce que Monsieur Fraize n’est jamais sorti du monde de l’enfance et qu’il n’en finit pas de réussir tout ce qu’il rate ou de rater tout ce qu’il réussit, au choix. La portée de ses propos outranciers est alors d’emblée annihilée et pulvérisée car la parole est circonscrite par cette énonciation enfantine, dans une attitude et un enthousiasme naïfs qui le rendent inoffensif et immanquablement attachant. Le grand sourire désarmant de Monsieur Fraize fait également accepter sans problème qu’il ne se plie pas en permanence aux conventions de la bienséance avec son public pas toujours très « fute fute », qui en prend pour son grade. Il lui tourne même le dos par instants, fait mine de lui envoyer des coups de pied, lui demande de partir, quitte la scène, s’installe dans les gradins, ouvre une fenêtre – quand la salle le permet –, pour invectiver des personnes à l’extérieur. Il peut être irrévérencieux en diable, on pardonne tout à ce gosse coincé dans une enveloppe d’adulte qui semble constamment « cherche[r] autour [de lui] un endroit où déposer [son corps][4]. »

***

Parce qu’il questionne aussi des choses très primaires, qu’il va réveiller également l’enfant que chacun garde en soi, qui est sans filtre, il confronte son public à des sentiments et des émotions universelles et touche ainsi toutes les générations de spectateurs en permettant en outre au registre du sensible d’occuper une place importante dans sa performance. Une prouesse d’autant plus touchante qu’elle s’appuie sur un jeu convoquant l’art du clown, « un être hors du commun [donc] et paradoxalement très proche des autres : aussi bien des enfants que des adultes, et tout particulièrement des adultes qui ont conservé leur pureté originelle[5]. » Si le personnage porte le même nom que son créateur et s’est construit sur ses défauts et son histoire personnelle – « il y a quelque chose d’un peu schizophrénique là-dedans[6] » –, il ne s’agit toutefois pas de livrer sur scène un récit de soi, une parole subjective de la vie quotidienne car tout passe à travers le filtre de cette figure clownesque justement, qui interroge dans le même temps la notion d’identité dans un monde qui oblige à la revendiquer sans cesse : un « double de soi [qui] évoque la relation sacrée ainsi que le rôle subversif du clown puisqu’il est une façon de questionner la société et la primauté qu’elle accorde à l’individualité. Il permet également de favoriser l’acte créateur en détournant les codes en usage[7]. » Un art clownesque qu’il décale aussi parce qu’il ne porte aucun nez rouge, ce fameux « plus petit masque du monde qui permet de sortir de l’individu sa naïveté et sa fragilité[8]. » Un attribut qui signe ordinairement la présence de l’auguste, lui semble tellement essentiel que sans, il pourrait paraître incomplet. Nez en moins, Marc Fraize s’y réfère en prenant des voies involontaires ou inattendues : par son polo et ses semelles tous deux de couleur rouge mais également, sur l’affiche de son spectacle, dans le O plein du même rouge de la mention écrite Monsieur qui est en même temps le point sur le i de son nom.

Interrogé sur le processus de création de son personnage et la place occupée par certains détails dans son spectacle, Marc Fraize n’a qu’un seul mot : l’instinct. Un outil de travail capital pour ce complet autodidacte. Une appréhension du métier que lui a fait explorer davantage son metteur en scène, Alain Degois (dit Papy[9]). Rencontré en 2014, il est, pour le comédien, une « épaule rassurante, quelqu’un d’apaisant, de très humain, qui n’est pas du tout dans une histoire de business » et qui va l’amener à se faire plus confiance et à pousser son personnage dans une exubérance encore plus marquée. Un metteur en scène pas comme les autres, qui possède, « tiens, tiens », « une grande culture de l’art clownesque ». Le mot clown désignant au départ une motte de terre[10], on n’est guère surpris alors de savoir que cet homme-là est aussi un sculpteur passionné. Et ce n’est pas non plus étonnant que Marc Fraize s’empare de la métaphore du façonnage, du polissage, de la glaise qu’on travaille lorsqu’il parle de son personnage. Alors, Monsieur Fraize, une poterie, une statue avec des fissures ? En tout cas, une figure fêlée à tous points de vue incarnant « celui qui peut tomber à tout moment », habitée par une bouleversante fragilité lui permettant d’explorer en même temps sa richesse d’être humain. Un clown qui est, donc – comme sont d’ailleurs tous les véritables clowns. Une fois sur scène, Monsieur Fraize peut exister pleinement, dans une absolue authenticité, parce que l’homme qui le porte et lui a confié ses faiblesses et « son propre dérisoire[11]», a disparu, remisé au vestiaire. Une fois sous les projecteurs, le défi est de ne rien laisser transpirer de la fabrication de ce double. Être dans un état où « le trac, disait Devos, est la peur de ne pas s’oublier soi-même[12] ». Le comédien précise : « Tout l’enjeu est de laisser place à ce personnage. Qu’à aucun moment je ne me dise : allez, c’est bon, tu as toutes tes sécurités de chaque côté. Je veux lui laisser vivre le moment qu’il y a à vivre. Avec les gens qui sont là. » C’est pourquoi Marc Fraize n’est pas du genre à répéter en plateau, à tester son personnage à tout bout de champ, à « utiliser des algorithmes pour voir si des blagues fonctionnent. L’important c’est d’être là, totalement au présent, au moment du spectacle ». Même si un solide canevas existe pour contenir Monsieur Fraize, un univers où tout peut arriver s’installe lentement mais sûrement, où la liberté du personnage est totale, puisqu’il n’est pas circonscrit à travers la protection d’un texte. Monsieur Fraize le rappelle d’ailleurs : « Je n’ai pas de texte » assène-t-il au début du spectacle. Ainsi, chaque nouvelle configuration de salle est source d’adaptation, se transforme en terrain d’expérimentation, lui permet d’explorer des possibles insoupçonnés. Les effets de surprise peuvent être alors infinis. Tel lieu devient un musée tout poussiéreux, tel autre un endroit mi église-mi salle des fêtes dans lequel on a osé le faire jouer et dont il se plaint avec beaucoup de mauvaise foi (surtout si on lui a imposé une première partie !) C’est aussi parce qu’il ne le presse pas, qu’il lui accorde aussi cette grande part d’imprévisibilité, que Marc Fraize peut encore se laisser étonner par son personnage, même après deux décennies d’existence.

Puisque son corps est devenu intégralement le véhicule de son jumeau intérieur, le comédien ne peut évidemment produire aucun signe de connivence avec le public qui révélerait sa présence. D’où la confusion, le trouble parfois, voire l’incompréhension totale de certains spectateurs qui vont être dérangés par la monstration sur scène d’un individu difficilement contrôlable, à l’accoutrement parfaitement ridicule et qui ne comprend pas toujours ce qui lui arrive. De plus, le corps chez Marc Fraize est loin d’être, comme chez beaucoup d’humoristes, l’« outil d’un désengagement et d’une mise à distance de la scène jouée [qui implique] une déconnexion entre la matérialité corporelle et les signes vestimentaires[13] ». Bien au contraire. Monsieur Fraize n’existe aussi que parce qu’il est absolument inséparable de son costume dont certains éléments caractéristiques sont arrivés totalement par hasard dans sa panoplie : le velours côtelé trop court par exemple est le résultat heureux d’une étourderie de couturière qui lui a alors créé sans le vouloir un parfait vêtement d’auguste avec des jambes de pantalon qui « s’arrêtent au-dessus des chevilles comme s’il habillait un enfant ayant grandi trop vite[14]. »

© Sébastien Marchal

Ainsi paré, le corps se livre pleinement et renoue avec la tradition de l’art comique marqué par la performance physique, telle qu’on pouvait la trouver dans le cinéma muet de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin[15]. Le comédien ne s’économise effectivement pas quand il s’agit d’investissement physique. Dès le début du spectacle, ce corps est mis en travail, dans tous les sens du terme. Marc Fraize ne compte pas l’énergie qu’il insuffle à son double qui se donne au public avec une rare générosité. Cela passe entre autre par la manière de cerner l’espace, de le remplir, de le désemplir, de l’abandonner aussi. La prodigieuse maîtrise des mouvements embarrassés de son personnage – grand maladroit à l’instar d’un Bourvil – le transforme parfois même en mime, installe bien souvent un langage se situant hors verbe, dans un ailleurs qui saisit, sur la longueur, tout le corps mis en tension. Certains détails font mouche : un haussement de sourcil, des yeux écarquillés, des mimiques qui ne tombent jamais dans la surenchère ni l’exagération, calculées, dirait-on, avec une précision d’horloger, illustrant magnifiquement ce qu’André Suarès écrit au sujet de la figure du clown : « le silence est son plus haut cri. La stupeur est son éloquence. Il connaît donc la sublime vertu du silence. Cependant, son émotion parle pour lui, dans toutes les allures du corps[16]. »

© Sébastien Marchal

***

Même si Marc Fraize a interprété pour le cinéma ou des séries des personnages parfois très proches de son alter ego[17], son clown « n’est jamais aussi justifié que sur scène, et au présent, tout le temps » pour que la magie puisse opérer et que la communion se réalise avec le public. Monsieur Fraize est intrinsèquement lié à l’espace théâtral qui l’a vu naître et ne se déploie pleinement que dans l’expérience du spectacle vivant, qui est unique et « tellement plus intense » pour son créateur. Aucune captation de ses représentations, sous quelque forme que ce soit, n’est d’ailleurs visible. Dans un contexte actuel où les individus passent une grande partie de leur temps sur des écrans, Marc Fraize s’est donné avec son jumeau fantasque la noble mission de faire se déplacer les foules au théâtre : « Lorsque j’ai décidé de faire ce métier [d’humoriste], je me suis dit que ce qui était intéressant au-delà de faire rire les gens, c’était de les inciter à sortir de chez eux et les surprendre. Quand je les ai attirés à l’extérieur, hors de leur confort, j’ai déjà au moins gagné une médaille d’argent. »

C’est aussi pour cette raison que Monsieur Fraize souffre difficilement le cadre étriqué, tyrannique du petit écran[18] quand il y fait parfois des incursions. Par ailleurs, l’idée même d’un film ou d’une bande dessinée, par exemple, qui l’installerait en principal protagoniste, irait totalement à l’encontre de sa nature profonde et le figerait dans une cadence qu’il n’aurait pas choisie. En effet, le personnage ne peut exister entièrement que dans une temporalité qu’il peut décider à tout moment de disloquer. Le quotidien ressemble à une course effrénée après un temps qui semble échapper à tout le monde. « Tout va trop vite, on ne s’arrête jamais[19] » disait Raymond Devos. C’est pourquoi Marc Fraize a décidé que son Monsieur « allait s’occuper de ce dossier-là au moment de la rencontre avec Papy, pour montrer au public que même en spectacle on a le droit de se donner le temps. » Tout l’art de Monsieur Fraize consiste alors à démonter savamment les mécanismes des pendules et à mettre à l’épreuve cette notion de durée. Il se plaint du fait qu’on ne lui donne aucun jour de repos par exemple entre le vendredi et le samedi, propose au bout de cinq minutes de faire un entracte, signale que « ça va être long » et, avec beaucoup de nonchalance, qu’« on perd du temps », comme si le lapin d’Alice au pays des merveilles avait tout à coup oublié de se mettre sous pression. Monsieur Fraize attend et fait attendre aussi beaucoup. Le temps paraît alors distendu comme un élastique sur lequel on aurait tiré au maximum en redoutant le moment où il va céder et nous revenir en plein visage, déclenchant des rires nerveux. Un sentiment qui s’immisce aussi dans certaines situations où tout s’emballe à l’image de cette frénétique chorégraphie où le corps en mouvement rappelle un Chaplin qui ferait du surplace en courant, part en arrière, désynchronisé, à cause d’un invisible tapis roulant qui aurait passé la deuxième et que le balancier des bras, à la manière d’un métronome devenu fou, ramène à sa vitesse initiale. À ce moment-là, c’est aussi Beckett qui s’est invité sur scène. Le numéro de danse de Monsieur Fraize, c’est Lucky tout droit sorti de En attendant Godot, libéré de ses chaînes, dont la pensée continue néanmoins de s’empêtrer et délirer, et qui cette fois s’agite avec application, mu par une furieuse énergie, sur le « délicieusement kitsch » Femme like you de K-Maro.

Les murmures, les bégaiements, les approximations lexicales, les phrases parfois inachevées, les tics langagiers, les répétitions, les cris et les silences de Monsieur Fraize composent une parole fracassée qui semble se découvrir en direct, relèvent d’une mécanique poétique qui se serait pris un coup de clé à molette sur le coin des mots/maux et contribuent également à faire patiner le temps[20]. Dans ce cas, la constante de l’à-peu-près souligne parallèlement la théâtralité d’un langage tout en équilibre fragile où une stagnation de trop pourrait faire basculer le spectacle dans l’ennui le plus total, ce qui ne se produit absolument jamais. Monsieur Fraize installe les spectateurs en bord de précipice et les rattrape pile au moment où ils seraient prêts à lâcher l’affaire. Un prodigieux dosage qui ne peut s’évaluer qu’à l’instinct – encore lui –, en étant en vibration totale avec la salle.

Marc Fraize croit beaucoup au spectacle comme une partition musicale qui se déploierait : « même quand on conçoit un spectacle d’humour avec un personnage, il y a une rythmique et donc une musique qui doit ressortir de tout ça ». Une musicalité qui entretient un rapport intime avec l’espace qui peut lui aussi devenir extensible et projeté hors des limites physiques du plateau : c’est le cas par exemple, lorsque Monsieur Fraize fait mine de passer en revue, avec une maniaquerie tout en lenteur entretenue, le rayon biscuits d’un supermarché. Le rire de la salle agit alors comme une nappe sonore qui s’ajoute à cette partition initiale. Le personnage joue avec les nerfs des spectateurs comme avec les cordes d’une espèce d’instrument multiple totalement dézingué. Il suffit d’être attentif aussi à ce qui se produit dans la salle pour constater que le rire du public se déploie dans un large spectre de tonalités, arrive par vagues, pas des mêmes endroits, pas toujours aux mêmes moments.

Les dernières minutes du spectacle, elles, basculent en pure poésie. Le temps, cette fois s’est bel et bien arrêté. Les projecteurs s’éteignent lentement un à un, remisant au silence définitif et au noir un Monsieur Fraize hirsute et complètement débraillé dans la station d’un Pierrot debout, rêveur immobile, le regard levé vers la lune. Quant au salut final – marque de fabrique du personnage, qui est une posture instinctive à laquelle Marc Fraize tient manifestement –, il s’apparente à une inclination mécanique, comme celle de certains automates d’horloge qui surgissent et basculent soudainement en avant pour marquer la fin d’un tour de cadran, puis disparaissent pour ne revenir qu’au terme d’un prochain cycle. Monsieur Fraize a terminé son labeur et ne se montrera donc pas en rappel, sauf pour récupérer son catalogue oublié sur la scène, rassuré qu’on ne lui ait pas dérobé.

© Sébastien Marchal

***

L’enfant, le clown sont des éléments de désamorçage qui permettent de « [prendre de la] distance par le rire [qui] protège le spectateur d’une mise à l’épreuve frontale de ses préjugés et logiques d’interprétation[21] ». Ils facilitent ainsi la venue de l’émotion comme nous l’évoquions plus haut. Le public vit aussi, dans le même temps, un véritable écartèlement face à un être radicalement différent, semblant provenir « d’une autre planète, la planète du sacré, à mille-millions d’années-lumière de la nôtre[22] », mais qui lui est aussi très proche et familier.

Monsieur Fraize possède ce pouvoir incroyable de faire craquer toutes les résistances, à grands renforts d’explosions de rire. Il appelle ce mécanisme en nous, archaïque, qui ne se contrôle pas, échappe à notre volonté. Pas d’hilarité de surface possible avec lui, mais un rire viscéral, ancré dans les tréfonds du corps, qui ne souffre aucune retenue quand bien même on souhaiterait le maîtriser et qui procure ce plaisir purement organique qui est un « retour […] du primitif au sein de la culture, de nos vies sociales si artificielles[23]. »

Après sa tournée, Monsieur Fraize va abandonner le circuit de la grande distribution pour de nouvelles explorations, en territoire amoureux cette fois. L’humoriste précise qu’il n’est pas certain que le thème de la société de consommation soit l’ADN de son double, qu’il est vital de ne pas le/se laisser (s’) enfermer dans une routine, dans une trajectoire toute tracée qui serait toujours rattachée à ce sujet. Le comédien sait qu’il lui reste d’innombrables aspects de son personnage à creuser, qui vont durablement l’occuper avant peut-être de passer du côté de la mise en scène qu’il a déjà pratiquée. Un travail qui continue de l’attirer beaucoup parce que c’est une expérience qui nécessite d’ « être prêt à se donner corps et âme à l’autre, de pouvoir se rendre complètement disponible, d’aller chercher ce qui vaut le coup chez lui, en tirer le meilleur, sans le brimer. » Cependant, il s’y refuse pour le moment parce que la priorité est « de donner à Monsieur Fraize de nouvelles prérogatives » dans cet opus tout neuf dont il est en train de terminer l’écriture et qui sera à nouveau mis en scène par Papy : « On a vu ce qu’il pouvait faire entre 0 et 20 ans. On va le voir maintenant entre 20 et 40. Il vit désormais avec quelqu’un. Il faut tourner une page sur le spectacle Monsieur Fraize. Pour moi c’est ambitieux parce que ce n’est pas seulement un ajustement, un nouveau spectacle : c’est se dire attention, là, c’est la révolution, il rencontre quelqu’un, il vit avec quelqu’un. Il y a une histoire de l’autre, là, qui devient intéressante… »

En attendant donc de découvrir Madame Fraize, on peut encore se précipiter pour voir le fantastiquement givré Monsieur Fraize qui traînera polo strictement boutonné et pantalon toujours trop court en tournée jusqu’au fin 2020. Toutes les dates ici.

 

Dernières au théâtre de L’Européen à Paris les 10, 11 et 12 décembre 2020.

Madame Fraize, nouveau spectacle en création au Théâtre du Rond Point du 28 octobre au 28 novembre 2020.

Toutes les photographies ont été fournies par Marc Fraize qui en a autorisé l’utilisation pour illustrer cet article. Je tiens à lui exprimer ici mon immense gratitude pour sa disponibilité, pour les heures passées à échanger, à répondre à mes questions et à m’écouter disséquer son personnage et son spectacle.


[1] ÉTAIX, Pierre, Il faut appeler un clown un clown, Paris, Séguier-Archimbaud, 2002.
[2] BAUDELAIRE, Charles, De l’essence du rire et généralement du comique dans les arts plastiques (1857), Paris, éditions Sillage, 2008.
[3] Ce prénom apparaît comme un clin d’œil à Coluche, que le comédien tient pour une figure de tutelle. Il est amusant de constater d’ailleurs que Marc Fraize a fait le choix de changer de carrière professionnelle à 26 ans (il abandonne le monde de l’hôtellerie pour la scène), l’âge même où Michel Colucci a pris son pseudonyme.
[4] BERGSON, Henri, Le Rire. Essai sur la signification du comique (1900), Paris, PUF, Coll. Quadrige, 14e édition, 2012.
[5] SUARÈS, André, Remarques, « Essai sur le clown », Paris, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1917.
[6] Les propos qui apparaissent en italiques et entre guillemets sont de Marc Fraize et ont été recueillis au cours d’un entretien qui a eu lieu le 10 novembre 2019.
[7] CÉZARD, Delphine, Les “Nouveaux” clowns. Approche sociologique de l’identité, de la profession et de l’art du clown aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 2014.
[8] LECOQ, Jacques, Le corps poétique. Un enseignement de la création théâtrale, en collaboration avec Jean-Gabriel Carasso et Jean-Claude Lallias, Arles, Actes Sud Papiers, 1999.
[9] « Papy, c’est un enfant de Coluche. Tout le monde l’appelle comme ça car il imitait Papy Mougeot au collège. Ça lui est resté.» Alain Degois a créé à Trappes, en 1993, la compagnie Déclic Théâtre fondée sur la pratique de l’improvisation. Il est le découvreur entre autres de Jamel Debbouze et Sophia Aram.
[10] Selon l’Oxford English Dictionary, le terme clown apparaît en Angleterre au cours de la deuxième moitié du XVIe siècle et qualifie un personnage, un emploi et une spécialité d’acteur. L’analyse lexicale montre qu’il est lié au terme clot, ou clod, qui renvoie à une motte de terre mais évoque aussi le gars de la campagne, le paysan, le rustre.
[11] LECOQ, Jacques, op. cit.
[12] DEVOS, Raymond, Il n’y a pas de quoi rire, Paris, Le Cherche Midi, 2016.
[13] QUEMENER, Nelly, Le pouvoir de l’humour, Paris, Armand Colin, 2014.
[14] HOTIER, Hugues, L’imaginaire du cirque, Paris, L’Harmattan, Coll. Arts de la piste et de la rue, 2005.
[15] Olivier Mongin consacre plusieurs chapitres sur le sujet dans son ouvrage Éclats de rire. Variations sur le corps comique, Paris, Le Seuil, 2002.
[16] SUARÈS, André, op. cit.
[17] Patrick/Patrice dans Problemos d’Éric Judor (2017), Gus Mackinson dans Goose de James Down (2017), Rendall dans Loulou (saison 2, ép. 5) d’Alice Vial (2018) et le Père Fraize dans Platane (saison 3, ép. 7) d’Éric Judor (2019) sont très clairement des versions déclinées du personnage que Marc Fraize incarne sur scène.
[18] En 2011, Marc Fraize apparaît avec son personnage pour la première fois dans la petite lucarne dont il va très vite s’échapper. Onze passages – et puis au revoir– totalement décalés, dans l’émission On n’ demande qu’à en rire sur France 2, juste le temps de bien bousculer l’hyper-formatage de ce type de programme, de dérouter complètement le jury et de montrer surtout qu’il était possible de faire surgir le rire différemment avec des méthodes de travail à l’opposé de celles utilisées par ses autres confrères humoristes.
[19] Mentionné par MONGIN, Olivier, op. cit.
[20] Ce temps distendu et mis à mal agit également en filigrane dans certains longs métrages où joue Marc Fraize. À commencer chez Quentin Dupieux qui s’empare du sujet dans tous ses films. On ne s’étonnera pas que le réalisateur l’ait dirigé dans Au poste ! en 2018, après avoir assisté à son spectacle et être tombé « instantanément amoureux du mec », comme il le rappelle dans une masterclass donnée au 9e festival international du film de la Roche-sur-Yon en octobre 2018. Par ailleurs, dans Goose,  premier court métrage de James Down réalisé en 2017 (au début duquel on trouve une citation de Beckett), il est un ingénieur financier concepteur d’un programme informatique capable de se projeter dans l’avenir mais qui a désarticulé son présent. Enfin, dans Le Mystère Henri Pick de Rémi Bezançon, sorti en 2019, son personnage de bibliothécaire, resté coincé dans le passé puisqu’on le voit à travers un reportage ancien, cite parmi d’autres, deux œuvres qui entretiennent avec le temps une relation singulière : Ulysse de Joyce qui étire sur plus de mille pages la journée du 16 juin 1904 et Du côté de chez Swann, premier volume de La Recherche du temps perdu de Proust.
[21] QUEMENER, Nelly, op. cit.
[22] SIMON, Alfred, La planète des clowns, Lyon, Ed. La Manufacture, 1988.
[23] VAILLANT, Alain, La civilisation du rire, Paris, CNRS éditions, 2016.

 

Écrit et interprété par Marc Fraize
Mise en scène d’Alain Degois (dit Papy)

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A propos de Karine Cnudde

8 comments

  1. Bolenne

    Chère Karine,
    Quel bel article ! Et quelle plume pour évoquer “le vivant”, quel enthousiasme de mots enivrants qui donnent l’irrésistible envie de suivre le talent si singulier de Monsieur Fraize.
    Je n’ai pas vu la représentation mais ton commentaire (véritable touche visuelle et littéraire), ne peut qu’enchanter les lecteurs de Culturopoing.
    Merci pour cette belle transmission, ce beau partage, ce touchant témoignage, ce “corps à corps” artiste/spectateur.

    Anne B

    • Karine Cnudde
      Author

      C’est une grande chance de te voir passer par ici chère Anne. J’espère que tu auras un jour le bonheur de connaître cet état de lâcher prise absolu qu’impose Monsieur Fraize et les crampes aux côtelettes qui vont avec (parce que, je n’en ai pas parlé c’est vrai, les spectateurs eux aussi, ressortent totalement essorés du spectacle tellement le personnage est allé les chatouiller à des endroits inattendus 🙂 )
      Merci en tout cas pour tes mots.

  2. Jean-Marc D.

    Je suis heureux de connaître Mr Fraize. Sur la scène, il montre, sans chercher à plaire ni à démontrer, qu’une force n’est jamais aussi réelle que lorsqu’elle prend le risque de prendre appui sur des faiblesses assumées.
    La force de Mr Fraize, c’est que les rires et les fous rires au travers desquels il prend son public ne sont pas amenés par des filets bien rodés qui emprisonnent (comme c’est le cas dans les spectacles comiques trop formatés où le risque est éliminé), mais au contraire des remerciements à la fois irrépressibles et admiratifs à la prise de risque et à la présence constante de l’artiste.
    Je remercie Karine Cnudde d’avoir souligné cela, et surtout d’avoir offert à ses lecteurs de si précieuses autres pistes pour la réflexion : merci à elle d’avoir si brillamment (et surtout avec autant d’humanité) exploré les différentes facettes du talent de ce modeste Marc Fraize qui accepte et revendique à la fois la vie et la liberté pour un Monsieur Fraize heureux d’être là sur scène avec nous (autant que nous sommes, nous, heureux de partager un vrai moment de vie et de bonheur avec lui).

  3. chastaignet

    Merci Karine Cnudde
    Pour avoir disséquer si justement l’art de Marc Fraize, de son personnage Monsieur Fraize, du spectacle inouï qu’ils nous jouent.
    C’est LE meilleur article que j’ai pu lire sur lui. C’est en tous cas celui qui me fait dire que je parle votre langage à son propos et que je vis son spectacle comme votre description.
    Ça fait du bien de ne plus lire toujours le même portrait réducteur, lorsque l’on a affaire à un tel talent, à un phénomène

    • Karine Cnudde
      Author

      Merci infiniment chère Elizabeth. Votre commentaire me touche au delà de ce que vous pouvez imaginer.
      Il en existe si peu aujourd’hui des artistes qui rendent nos vies meilleures…
      À celui-là, en particulier, je lui devais au moins ça.

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