"Jeux de Cartes 1 : Pique", m.e.s. Robert Lepage – Odéon, Théâtre de l’Europe

Mettre en pièces le rêve américain : « Jeux de Cartes 1 : Pique » : la réussite avant tout scénographique de Robert Lepage.
En convoquant tout à la fois l’homophobie, l’hypocrisie du mariage, le puritanisme, la folie militaire, l’omniprésence de la religion, le capitalisme, le pouvoir de l’argent, l’immigration clandestine… c’est à la société américaine tout entière que s’en prend Robert Lepage dans Jeux de Cartes 1 : Pique, premier volet d’une quadrilogie à venir. En utilisant un procédé de narration multiple, le metteur en scène canadien place la ville de Las Vegas comme toile de fond des drames américains qu’il retient afin d’y cristalliser, dans les murs d’un hôtel-casino imposant, ce qu’il juge être symptomatique de notre enfer moderne.
Dans ce décor infernal se croisent et se décroisent le sort et les destinées entre autres d’un militaire danois sur la brèche, d’un couple fraîchement marié, d’une femme de chambre immigrée, d’un joueur compulsif… chacun à la recherche de lui-même dans une capitale du jeu galvanisée par cette déclaration de guerre fraichement lancée par George W. Bush à l’Irak.
« On a divisé le projet en quatre. PIQUE est le premier spectacle qu’on a créé, viendront ensuite CŒUR, CARREAU et TRÈFLE. PIQUE est intimement lié au monde militaire, aux machines de guerre. Dans le temps, on ne parlait pas de Pique, mais d’Épée. On disait l’as d’Épée, le roi d’Épée… », Robert Lepage à propos de Jeux de Cartes 1 : Pique (Propos recueillis par Cathy Blisson, supplément Mouvement autour du réseau 360°).

(c) Erick Labbe
Afin de surligner la tonalité américaine de sa pièce, Robert Lepage dont la renommée n’est plus à faire, va puiser dans une forme symbolique du cinéma d’outre-Atlantique afin d’ériger la structure même de sa pièce : le film choral.  Empruntant tout aussi bien au Shortcuts de Robert Altman qu’au Magnolia de Paul Thomas Anderson ou encore au Babel d’Innaritu, le metteur en scène va tisser la trame de son spectacle autour des rencontres constructives ou non, de ses personnages, en les articulant minutieusement dans une unité spatiale quasiment restreinte à l’hôtel.
Cerise sur le gâteau, il place au sommet de sa pièce montée allégorique, un chef d’orchestre étrange, sorte de diable omniscient (le joker ?) déguisé en cowboy (symbole américain par excellence), Dick, auquel répondra la figure d’un chaman naturaliste, pendant bienveillant du premier, et qui interviendra en deus ex machina au dénouement de la pièce.

(c) Erick Labbe
Pour autant est-ce le propos que l’on retient en premier dans Jeux de Cartes 1 : Pique ? Est-ce sa charge sociale qui poursuit le spectateur une fois les lumières rallumées ? Non. Ce que l’on retient en premier lieu dans cette pièce, c’est l’incroyable scénographie plus encore qu’un texte au final un peu facile. Pensée pour le quadrifrontal, la scène circulaire du spectacle est entièrement amovible. À la façon d’un ring de boxe, des écrans de télévision tombent du plafond, le sol s’ouvre et se ferme, redéfinissant constamment l’espace à l’aide d’une machinerie impressionnante autant que captivante.
« La première image qui me venait à l’esprit était celle de la table circulaire autour de laquelle on joue aux cartes et dont les dimensions varient selon que l’on est à 4, 8, 12… Le jeu de cartes invitait à ce rassemblement autour d’une table en rond, il incitait à explorer différents aspects, liés au gambling mais aussi à la temporalité, à la bonne fortune. Très souvent, ces thèmes nous ramenaient à des situations circulaires. Mais quand nous avons commencé à développer le spectacle, nous avons eu besoin d’un carré au centre du rond : le symbole de la civilisation, de l’homme qui impose sa mathématique dans un monde plus organique. […] Finalement, quand l’ambition est de faire un spectacle qui raconte une histoire du monde, une histoire qui se veut universelle, il est beaucoup plus facile de travailler dans un endroit qui n’est pas uniquement circulaire, mais sphérique », Robert Lepage, à propos de Jeux de Cartes 1 : Pique (Propos recueillis par Cathy Blisson, supplément Mouvement autour du réseau 360°). 


(c) Erick Labbe
C’est ce mouvement continuel de la scène qui finit par accaparer et fasciner le spectateur, subjugué qu’il sera pendant plus de deux heures et demie par la machinerie incroyable mise en place. Lorsque la tornade _clin d’œil sans doute assumé une fois encore à la culture américaine (Le Magicien d’Oz)_ se forme à grand coup de fumée et de ventilateurs au centre de la scène, le spectateur finit par être conquis par la forme plus que par le fond, ce qui s’avère dommageable.
Bien que la symbolique soit présente tout au long de la pièce et qu’elle permette d’appuyer le texte (les portes qui ne s’ouvrent sur rien et qui ne servent à rien, les barrières culturelles et sociales qui isolent physiquement les employés américains des « étrangers » qui s’ont exploités par un système qui les broie…), le propos semble néanmoins affadi face à une machinerie scénique qui se déploie comme une machine de guerre de laquelle rien ne survit hormis le jeu fantastique des comédiens. Attrapant plusieurs rôles à la volée, ces derniers sont en effet bluffants dans leur manière qu’ils ont de donner vie avec cœur à des personnages vraiment différents. Notons tout particulièrement le très touchant Martin Haberstroh dans le rôle du soldat démissionnaire et Nuria Garcia, exceptionnelle en femme de ménage et escort girl. Un clin d’œil également aux sept techniciens présents sous la scène et qui manient le « monstre » tout du long avec une précision infernale.

(c) Erick Labbe
Pour conclure, Jeux de Cartes 1 : Pique s’avère une très belle pièce à la machinerie remarquable qu’il ne faut manquer sous aucun prétexte pour peu que l’on aime les scénographies qui envoient du bois.

A découvrir jusqqu’au 12 avril aux Ateliers Berthier, Odéon, Théâtre de l’Europe.
textes de Ex Machina : Sylvio Arriola, Carole Faisant, Nuria Garcia, Tony Guilfoyle, Martin Haberstroh, Robert Lepage, Sophie Martin, Roberto Mori
mise en scène Robert Lepage
dramaturgie Peder Bjurman
assistance à la mise en scène Félix Dagenais
musique originale composée et interprétée par Philippe Bachman
scénographie Jean Hazel
conception des éclairages Louis-Xavier Gagnon-Lebrun
conception sonore Jean-Sébastien Côté
conception des costumes Sébastien Dionne
assisté de Stéphanie Cléroux
conception des accessoires Virginie Leclerc
conception des images David Leclerc
artiste éolien Daniel Wurtzel
perruques Rachel Tremblay
musiques additionnelles Here in Vegas composée, écrite et interprétée par Rick Miller, production et arrangements de Creighton Doane ; Deck of Cards écrite par Texas Tyler, publiée par Universal Songs of Polygram International Inc. par Cambell Connelly and Co. LTD, interprétée par Winston Conrad Martindale, utilisée avec l’autorisation de Universal Music Canada ; La Notte è Piccola de Bruno Canfora, Franco Castellano et Giuseppe Moccia utilisée avec la permission de Spirit music group, inc.
images additionnelles Apuesta por un amor utilisées avec la permission de Televisa
créé au Teatro Circo Price – Madrid en mai 2012
une production d’Ex Machina créée à l’initiative du Réseau 360°
et commanditée par Luminato, Toronto Festival of Arts & Creativity
en coproduction avec Teatro Circo Price – Madrid °, Ruhrtriennale, La Comète – Scène Nationale de Châlons-en-Champagne °, Célestins – Théâtre de Lyon, Cirque Jules Verne & Maison de la Culture – Scène nationale d’Amiens °, Roundhouse – Londres °, Odéon-Théâtre de l’Europe – Paris, Østre Gasværk Teater – Copenhague °, Norfolk & Norwich Festival, International Stage at Gasverket Stockholm °
° Membres du Réseau 360°, qui rassemble des lieux circulaires à vocation artistique.
Ex Machina est subventionnée par le Conseil des Arts du Canada, le Conseil des Arts et des Lettres du Québec et la Ville de Québec.
production déléguée Europe, Japon : Epidemic (Richard Castelli, assisté de Chara Skiadelli, Florence Berthaud et Claire Dugot)
production déléguée Amériques, Asie (sauf Japon), Océanie, NZ : Menno Plukker Theatre Agent (Menno Plukker assisté de Sarah Rogers)
producteur pour Ex Machina : Michel Bernatchez

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A propos de Alban Orsini

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