Connaissez-vous Vanda Spengler ? Moi, un peu. Surtout de vue. Mais peut-on vraiment connaître quelqu’un de vue ? C’est au fond la question que pose l’artiste lorsqu’elle extirpe les corps de leur coquille de vêtements pour les confronter à la lumière, pour leur « faire rendre l’âme ». Car, que voyons-nous de l’autre, en premier, dans notre respect quotidien de l’étiquette sociale, sinon une certaine épaisseur variable de tissu ? Une forme de « vérité » peut-être, mais si apprêtée qu’elle ne peut être tenue pour nue ? C’est qu’en dérobant le sexe à la vue, ce cache-sexe intégral que représente le vêtement est devenu lui-même le Sexe : le Sexe sinon dévoilé, du moins révélé. Ce en quoi tout sexe socialement normalisé est « trans ». Il se change en une version agressive de lui-même par l’intermédiaire de son vêtement qui le cache tout en l’exhibant. C’est dire combien ce changement de sexe, éloignant ainsi chaque individu de son propre corps, ne peut que conduire à une séparation des corps entre eux, au contraire de la nudité qui, elle, les rapproche originellement. Question de style bien entendu, qui recoupe celle de la lutte des classes – lutte entre ceux qui ont, et ceux qui n’ont pas la classe.

 

 

Mais le corps, même nu, c’est avant tout un autre vêtement qui se porte plus près de l’âme : ou, plus exactement, un corps qui se porte moins qu’il ne se fait à l’âme. Un « corps vestimentaire » en quelque sorte, que l’habitude et l’accident froissent et chiffonnent, au risque d’en déchirer l’étoffe. Toute une liturgie du quotidien que la série des «Blocs de chair » de Vanda Spengler se propose d’ausculter, de la naissance des êtres à leur mort, en passant par le supplice de l’enfantement grâce auquel la vie se transmet encore tel un virus. Car rien, ici, ne saurait échapper en effet à la crudité d’une lumière frisante, exclusivement naturelle, révélant toutes les aspérités de la matière et donnant aux sujets un relief tridimensionnel que l’œil est invité à saisir par une sorte de « braille mental ». Bien entendu, un tel regard ne va pas sans cruauté : des postures brisées et comme pliées par d’inexplicables forces faisant jouer muscles, os et tendons sous la peau, il ressort l’impression d’assister à une étrange procession d’écorchés – mais d’écorchés un peu spéciaux qui auraient gardé leur épiderme sur eux. Pour autant, cette cruauté ne s’exerce jamais à l’encontre du modèle, elle l’accompagne plutôt, et se double d’une tendresse et d’une compassion inattendues, décelables dans la douceur d’un rayon caressant une nuque, ou d’un trait de lumière cascadant le long d’une épaule. Tout artiste qui se respecte ne saurait, il est vrai, porter un regard sur le monde sans « embrasser », littéralement, ce monde du regard – qu’importe alors si le « tact » dont fait preuve Vanda Spengler dans ses compositions reste prodigieusement brutal : la douceur étant aussi affaire de nuances, certaines caresses peuvent s’avérer beaucoup plus fortes que d’autres.

Ainsi, en premier lieu, celle de la corruption des corps et du travail continuel que la mort imprime patiemment sur eux… A tel point que, dans cette optique, même la naissance apparaît comme souillée par la putréfaction, déterminant, de fait, la beauté tout impure des Pietà profanes qui constituent la clé de voûte de la série des « Blocs de chair » : beauté convulsive que l’artiste paraît avoir sanctifiées dans le marbre éclatant d’un monument funéraire. Une forme spectaculaire, donc, de Conception très maculée qui, si elle ne flatte pas spécialement l’œil, l’attire tout au moins dans une spirale de fascination, symptomatique d’une démarche exigeante évoluant sur la corde raide, entre franche crudité et lyrisme esthétique. Soit, pour le dire autrement : une ambition folle et risquée (mais parfaitement assumée) d’affronter les regards et d’en déjouer tous les appétits basiques, forgés par une longue accoutumance à la pornographie ; une volonté frondeuse, pleine d’aplomb, capable de guider le spectateur du voyeurisme élémentaire à la contemplation hallucinée, de la pulsion scopique à la perspective visionnaire.

De cette manière, la problématique de départ ne peut que s’en trouver fortement remaniée : car s’il apparaît presque impossible de connaître quelqu’un de vue, rien ne nous empêche, en revanche, de nous caler sur son regard, et de suivre celui-ci dans son approche du réel. Dès lors, c’est un regard entièrement transformé qui nous sera ainsi renvoyé : un regard comme neuf, grâce auquel nous pourrons mieux nous connaître nous-mêmes. Tel est, en effet, le jeu de miroir qu’implique la vision des « Blocs de chair » de Vanda Spengler, le jeu de cet art sombre totalement accaparé par la Lumière, qui nous indique que nous ne saurions appréhender la nudité intégrale de ses figures sans nous tenir, à notre tour, complètement nus devant elles.

 

Crédit photos: © Vanda Spengler

 

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