Cela fait six ans que je me suis lancé dans ces chroniques, au gré de mes envies, sur la musique. Des rencontres toutes inoubliables pour moi, dans lesquelles j’ai appris petit à petit, à faire des interviews. Celle de Sandra Nkaké est pour moi un point d’orgue. Un point d’orgue en musique c’est un temps d’arrêt qui suspend la mesure sur une note ou un silence dont la durée peut être prolongée à volonté.

Ecouter Sandra Nkaké, encore plus en discutant avec elle, c’est entrer dans ce silence au monde bruyant, et lui préférer une mélopée apaisante et furieuse à la fois. Guérir est le but de ce disque. La guérison est une révélation. Tout l’album est ce chemin, celui d’une survivante. En cela il est le chant de tous les survivants, d’un trauma défigurant, qui se relève obstinément pour refuser la mort. La mort de l’espoir qu’une autre vie est possible, qu’un autre monde est possible.

Cette renaissance, Sandra Nkaké la porte à bout de souffle dans ses chansons. Dans le livret qui accompagne le disque elle l’écrit :

« Je viens d’une longue lignée de femmes qui ont failli mourir sous les coups de leurs conjoints, qui ont été piétinées, violées, incestées, humiliées et qui pourtant se sont relevées, se sont reconstruites et m’ont transmis le feu de la lutte. Sur ma route, j’ai rencontré d’autres femmes résilientes dont les parcours m’ont inspiré et m’ont donné la force, la détermination de lutter contre ces violences. Mon cœur est mon moteur et mon arme. »

« We are here rising up bright
Walking out of this slump
We belong to this land
Sisterhood is our command »

Toutes les paroles des chansons de Sandra Nkaké sont des oxymores, rapprochement de deux termes opposés, l’amour et la guerre, ou comme quand il faut faire la guerre pour obtenir la paix.

Le tour de force de l’album est aussi celui de la langue chantée. Il est impressionnant de voir comme l’idiome utilisé sert le signifiant. Ainsi dans « terre rouge » par exemple, en quelques mots, l’évocation est d’une puissance redoutable :

« La terre rouge brûle au fond du cendrier
Je n’ai pas oublié, je n’ai rien oublié
Une mélodie résonne en chacun de mes pas
Ne veut pas me quitter, ne peut pas me laisser
La terre rouge brûle au fond du cendrier
Je n’ai pas oublié, je n’ai rien oublié
Une mélodie résonne en chacun de mes pas
Ne veut pas me quitter, ne peut pas me laisser
La terre rouge brûle au fond du cendrier
Je n’ai pas oublié, je n’ai rien oublié »

« Une mélodie résonne en chacun de mes pas
Ne veut pas me quitter, ne peut pas me laisser,
La terre rouge brûle au fond du cendrier
Je n’ai pas oublié, je n’ai rien oublié
Une mélodie résonne en chacun de mes pas
Ne veut pas me quitter, ne peut pas me laisser »

 

Il y a dans les paroles des chansons de Sandra Nkaké la force des mots des grands auteurs Africains comme le camerounais Mongo Beti,

« Dans la vie, songeait-il, ce qu’il faut, c’est ne jamais se décourager; il faut toujours lutter; nul ne sait où est fourrée sa chance; un jour, il la découvre par hasard, en fouinant« . (Ville cruelle)

« La vie est conçu toujours comme une lutte cruelle, sans merci, mais où, désormais, l’espoir de vaincre serait permis. » (Ville cruelle)

 

Interview

Vasken Koutoudjian : Quelle est la genèse de ce dernier projet que vous avez fait en hommage à votre mère ?

Sandra Nkaké : Ce projet qui s’appelle « Scars », cicatrices, est né il y a à peu près trois ans et demi et est le fruit d’une lente maturation. Les choses se sont accélérées au moment du Covid. C’était un besoin de pouvoir relier la musique avec mon parcours, un parcours de guérison justement. Un parcours de travail pour guérir. C’est-à-dire aller travailler toutes les zones un peu nauséeuses nées de trauma, leur faire face et décider qu’elles ne vont pas déterminer toute ma vie. Donc m’en occuper et décider de se soigner. Chercher les ressources pour se guérir. C’est pour cela que ça s’appelle Scars, donc les cicatrices. Cela parle du chemin qui est parcouru pour guérir. En les regardant on prend la mesure du travail qui a été fait. C’est plutôt beau. Parmi ces ressources il y a les rencontres, l’amitié, l’amour, la sororité mais aussi la musique, la création et plus particulièrement le chant. Dans le travail d’écriture et de composition fait avec Jî Drû [1] c’était d’abord les textes et les thèmes dont je voulais parler : la voix, mon rapport avec cet instrument et sa vibration lumineuse et très puissante que je ressens.

VK : Pardon mais comment on fait pour vivre avec la mort et l’accepter ?

SN : Je pense qu’il y a vraiment une manière de vivre que l’on doit réinitialiser. Nous sommes capables de beaucoup d’intelligence mais aussi de fermeture. Je ne sais pas à partir de quel moment on a cru être éternel mais on ne l’est pas. On devrait nous enseigner cela dès le début. Enseigner que chaque seconde qui est vécue c’est déjà un miracle. On est programmé pour se transformer à partir du moment où l’on nait. La mort n’est qu’une de ces transformations, ce n’est pas la fin. C’est alors un travail quotidien que de se demander comment on va mettre à profit chaque journée, être le plus lumineux possible, le plus positif possible. Cela ne veut pas dire que c’est facile, loin de là. Mais cela veut dire être capable de trouver en soi les ressources et on en a beaucoup.

VK : Mais nous sommes dans une société anxiogène qui a complètement repoussé toute réflexion sur la mort, à peine sur la fin de vie, alors quand je vous entends je me demande comment vous faites pour dépasser le conditionnement dans lequel nous sommes.

SN : L’ayant côtoyé et ayant eu moi-même des envies de me supprimer, je mesure l’importance que c’est d’être vivant mais aussi de ne pas fuir la mort. Je parle à mes morts par exemple, ils sont avec moi et je les aime. J’ai vraiment la sensation qu’ils sont dans une autre dimension mais que ce n’est pas fini. La relation que l’on a avec les personnes que l’on aime continue, différemment. Il faut juste apprendre à vivre avec le manque, c’est de l’attachement pas de l’amour. La musique, et particulièrement la vibration des chants, permet de créer un espace de bien-être. C’est dans ces moments que je peux voir ma place dans la société, ce que je vais faire. Je voulais faire du bien et aider les gens, mon médium c’est la musique.

VK : Pour revenir à la musique, qu’est ce qui fait que vous allez chanter en anglais ou en français ?

SN : C’est une très bonne question. Je ne sais pas si je vais avoir la réponse là tout de suite. Je suis d’une culture camerounaise et le Cameroun a été colonisé par les Anglais et les Français. Ce sont deux langues qui nous ont été imposées et qui font partie de nos vies. On les pratique sans vraiment se poser la question. Pour ce disque là il était important pour moi qu’il y ait plus de chansons en français. Les termes abordés touchent à l’intime, c’était donc nécessaire et important.

VK : Dans votre album il est beaucoup question de la condition féminine, alors pour vous quel est aujourd’hui le contrat social qui lie les femmes à la société ?

SN : Quel est le contrat qui lie la société aux femmes j’ai envie de dire. A quel endroit nous allons être considérées comme des êtres humains sujet et non objet : on est vraiment loin du compte. On ne cesse d’entendre dire qu’il faut qu’on libère la parole mais ce n’est pas le problème de la parole, on ne fait que ça parler. Par contre on n’est pas écouté, on est agressé, méprisé, exploité, tué, violé et la liste est longue. Toutes les chansons de l’album sont traversées par la question des féminismes.

VK : La question en filigrane est justement de savoir où en sont les combats féministes ?

SN : Plus il va y avoir de la contrainte masculine et plus il y a une présence forte et une lutte. De toute façon on ne fait que ça lutter. Les premiers mots qui sont écrits sur mon tableau pour les chansons c’est lutter, point d’interrogation. Le mot qui vient ensuite c’est féminin. J’ai fait la liste de ce qui allait réussir à me définir, comment je suis constituée. Il y a tout ça, femme noire, avec une voix grave, téméraire, grégaire et solitaire. Il y avait la sororité, le Cameroun bien sûr. Tout cela par le prisme : qu’est-ce que c’est d’être considéré comme une femme dans ce monde. Un monde d’extrême violence au quotidien. Qui nous arrive ou dont on est témoin, que l’on nous raconte. C’est parfois épuisant mais ça ne m’empêche pas de continuer à lutter parce que j’ai la chance d’être entouré de familles, d’amis, de sœurs, sœurs directes, sœurs de cœur, que je vois militer, résister, créer. De voir ces femmes qui luttent ça ravive ma flamme toujours.

VK : en quoi pour vous l’exil peut être un enrichissement ?

SN : Ce n’est pas l’exil qui est un enrichissement. C’est de se dire que ce que l’on porte en soi est important. Savoir qui l’on est, d’où l’on vient cela permet d’être bien avec le monde. Je suis née au Cameroun, j’y ai grandi pendant mes premières années. J’ai eu la chance de pouvoir y retourner il y a un an pour faire un film avec le disque justement. Je suis retournée dans le village natal de mon grand-père maternel. C’était émouvant et très puissant de se sentir chez soi dans un endroit que l’on connait si peu. Les endroits n’existent que s’ils sont habités  par des êtres humains. On a été accueilli avec tellement d’amour que ça répare.

VK : Par rapport à la musique, que permet-elle d’exprimer que les mots ne peuvent pas dire ?

SN : La musique ce sont des notes qui sont des fréquences. La vie n’est que fréquences et les créatrices et créateurs ne sont que des antennes. On essaye de capter les vibrations et de les transformer pour faire du lien, l’espace d’un disque ou d’un concert. Connecter des gens avec des trajectoires très différentes. Pour à la fin constater qu’il y a plus de choses qui nous rassemblent que de choses qui nous séparent. Je le dis souvent, mais je me sens comme un ménestrel, un troubadour. Ma place dans la société c’est de créer ce lien. Un espace vibratoire dans lequel les gens vont pouvoir chanter, danser et réfléchir à comment on peut collectivement améliorer le monde. Parce que je trouve que la pression est toujours mise sur l’individu mais c’est un travail collectif.

VK : On connait la phrase d’Aragon « L’avenir de l’homme est la femme ». Pour vous cet avenir il arrive quand ?

SN : (rires)

VK : Est-ce qu’il est encore possible et quand ?

SN : Alors quand est ce que le monde va cesser d’être binaire et capitaliste ? Parfois je n’ai pas l’impression que je serai vivante pour voir ça. J’espère que mes enfants ou leurs enfants le verront. C’est très lent mais c’est en court. Je veux rester positive ! Il y a une jeune génération très active qui prend ça à bras le corps. Les choses bougent, pas assez rapidement à mon goût mais elles bougent.

VK : Par rapport à l’artiste que vous êtes, comment se passe le travail des textes et de la musique ? C’est d’abord les textes après la musique ? L’inverse ?

SN : Pour chaque projet, c’est différent. Pour celui-là ça a d’abord été les mots, les thèmes, les chants lexicaux. Il y avait le combat, la sororité, la mue, la renaissance, la transformation, la place des femmes dans la société, les traces de la vie, les racines et les traumas. Une fois qu’on a eu écrit les textes, s’est posé la question des mélodies et des arrangements.

VK : Dans une conférence, Boris Cyrulnik explique que la résilience est plus forte que la vengeance. En quoi d’après vous ?

SN : Parce que pour moi la vengeance c’est laissé l’agresseur au centre du sujet. Alors que la résilience c’est se mettre soi au centre et continuer d’avancer. Je ne veux pas que mes agresseurs soient au centre de ma vie et qu’ils prennent toute la place.  Je ne peux pas effacer ce qu’ils m’ont fait cependant je peux décider avec l’aide d’autres personnes que tout autour il y a de la force de la lumière, de l’amour et des choses à construire. La résilience est donc bien plus puissante que la vengeance.

VK : Boris Cyrulnik parlait de la vengeance comme l’assurance d’un malheur programmé.

SN : Tout à fait d’accord.

VK : Une infirmière scolaire me disait que les jeunes filles aujourd’hui sont très influencées par les réseaux sociaux, par leur souci d’être populaires et ne sont pas très féministes pour la majorité on dirait. Que pensez-vous de la jeunesse d’aujourd’hui ?

SN : Déjà l’injonction qu’on donne aux femmes et aux jeunes filles d’être féministes je trouve ça très violent. On ne pose jamais la question aux hommes. Pourquoi est-ce que les hommes ne seraient pas plus féministes ?  Le problème c’est que les hommes ne le sont pas ou très peu. La question des féminismes des années 70 ou 80 est une question qui était très bourgeoise et pas du tout ouverte sur le reste du tiers monde. En même temps qu’on luttait pour l’avortement en France, des avortements étaient pratiqué sur les femmes réunionnaises. Je ne crois donc pas qu’il y ait un féminisme mais des féminismes. Il faut sortir de la vision européenne auto centrée. A partir du moment où on est programmé, identifié comme féminin on vit dans la violence. Il y a toute une éducation à faire pour que les hommes deviennent féministes, que les hommes n’insultent pas, que les hommes ne violent pas, que les hommes ne tuent pas des femmes. Vous parlez de la pornographie, il y a là une vraie question politique. Comment on s’empare des outils internet ? Comment les gouvernements peuvent intervenir et comment lutter contre la pédocriminalité.

VK : Quand on voit les affaires dans lesquelles sont mêlés certains politiques (et je ne parle pas que de sexualité) il y a aussi une pornographie politique qui se retrouve dans les niveaux de débats et d’idées étalées.

SN : Donc à ma question sommes-nous des êtres humains libres, désirant et capables de se déterminer, je me bats pour espérer dire oui un jour.

VK : Pour terminer sur une note un peu plus légère, j’ai fait une chronique avec Sophie Fuentes, la Chica, et j’aimerai savoir comment vous vous êtes rencontrées ?

SN : Halala on s’est rencontré il y a très longtemps. A l’époque elle chantait avec Zap Mama, on s’est recroisés il y a sept ans alors qu’elle chantait avec un groupe, les 3SomeSisters[2] dans lequel il y avait Florent Matéo et Horus et à partir de là on ne s’est plus quittés. Il y a quelque chose chez elle qui m’émeut et me donne de la force. Quand on parle de sororité et d’intimité ce n’est pas la peine de se connaître depuis très longtemps pour se faire confiance. C’est très difficile d’expliquer comment on est connecté à quelqu’un. On est parti au Japon ensemble et c’était fou. A chaque fois qu’on chante ensemble on est heureuse. Savoir qu’elle existe ça me donne un feu de dieu ! Nous sommes connectées sur le fait de comment faire de l’intime quelque chose de poétique et politique. Transformer la brutalité de la vie en une matière à partager et ça c’est important pour moi.

 

L’album en écoute

Pour voir Sandra Nkaké en concert :

  • 7/07 Cenon (33) Festival des hauts de Garonne
  • 8/07 La Rivière (33) Festival Confluent d’Arts
  • 13/07 Grenoble (38) Cabaret Frappé
  • 15/07 Brezolles (27) Music Patio
  • 19/07 Junas (30) Jazz à Junas
  • 20/07 Millau (12) Jazz Festival
  • 22/07 Meze (34) Festival de Thau
  • 29/07 Paris (75) Lycée Jacques Decour

 

  • [1] Flûtiste de caractère, producteur et chef de bande endiablé présente FANTÔMES comme il se présente lui-même !
  • [2] https://fr.wikipedia.org/wiki/3SomeSisters

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A propos de Vasken Koutoudjian

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