Nathacha Appanah – « Rien ne t’appartient »

Quelque part, à l’Ouest, sans doute ici, en France. Tara vient de perdre son mari, Emmanuel. Dans l’appartement vide du deuil, elle dérive, hantée non par son défunt, mais par la vision d’un jeune homme, silencieux fantôme qui parait la suivre de pièces en souvenir.

C’est alors que comme une vague, l’histoire remonte, eau de boue, de douleur, d’enfance gâchée, d’un nom longtemps tu. Tel un tsunami.

« J’ai l’impression que des parties entières de mes journées se déroulent sans moi, je crois que je perds la tête, c’est à cause de l’eau, toute cette eau, c’est à cause de ton père, c’est à cause du garçon dans le fauteuil, je ne sais pas ce qu’il me veut, viens je vais te montrer. »

« Rien ne t’appartient », pas même ton prénom, pas même ton histoire, semble murmurer cet étrange retour violent et sensible sur une enfance aussi lointaine qu’un pays exotique (dont nous réduirons les indices au silence pour éviter de gâcher la lecture), nouvel opus de la romancière mauricienne Nathacha Appanah, autrice d’une œuvre sensible et déjà de multiples fois récompensées (notamment « Tropique de la violence », issu de son expérience de Mayotte).

  • Mémoire

A la fois brumeuse et haletant, le premier acte du récit (Tara) s’ouvre douce et doucereuse spirales et zig-zag, naviguant à vue trouble comme lorsque l’on cherche le focus, les mots. Phrases longues aux propositions courtes, comme murmurées, répétant comme en rythme : « je », « je », « je », « le garcon ».

Le garçon est ici. Il est assis au bord du fauteuil, le dos plat, le corps penché vers l’avant comme s’il s’apprêtait à se lever. Son visage est tourné vers moi et, pendant quelques instants, il y a des ombres qui glissent sur ses traits taillés au couteau, je ne sais pas d’où elles viennent ni ce qu’elles signifient. Je ne dis rien, je ne bouge pas, je ferme les yeux mais mon ventre vibre doucement et la peau dans le creux de ma gorge se met à battre. C’est cette peur sournoise que le garçon provoque chaque fois qu’il apparaît, c’est son silence, c’est sa figure de pierre, c’est sa manière de me regarder, c’est sa capacité à me faire vaciller, perdre pied, c’est parce qu’avant même de le voir j’ai deviné sa présence.

Comme un limon, ressurgissent des gestes, des echos brisés. Se tenant obstinément dans sa focalisation interne, le huis clos de la chambre devient celui du mental et du récit tout entier : poreux comme la mémoire, obsédé comme le souvenir, il emporte le lecteur dans sa narration aqueuse, douce et perforée, laissant respirer autant de questions qu’elle referme notre monde dans son brouillard.

Je regarde le garçon assis dans le fauteuil, d’ici je renifle son odeur en fronçant exagérément mon nez ma bouche c’est une grimace mais il ne sourit pas pourtant je sais qu’il a déjà souri à ce visage ramassé que je fais tant pis je lève les bras souffle vers mes aisselles mes cuisses j’enlève ma jupe d’un mouvement leste je souffle entre mes cuisses puis je regarde le garçon. Je sais que j’ai déjà fait ces gestes, souffler la bouche en cul-de-poule sur ma peau pour tenter de la rafraîchir. Je suis assise sur un lit en fer poussé contre le mur je suis seule dans une case en tôle j’entends un grésillement c’est cette ampoule au plafond qui est nue et qui émet une lumière jaunâtre une lumière sale une lumière floue et ça me donne l’impression d’être sous l’eau. Je vois le devant de ma robe à petites fleurs trembler tant mon cœur s’emballe, pourtant cette peur me maintient en vie, je le sais, c’est un fil électrique qui court le long de ma colonne vertébrale c’est un état où mon corps tout entier est en tension comme si j’étais prête mais à quoi je ne sais plus.

  • Exotisme

Dommage alors que les 2/3 suivants du roman, Vijaya, récit d’une enfant puis d’une adolescente traversant meurtres, douleurs et vissicitudes dans un pays de silence, ne parvienne jamais à transcender cette matière si puissante.

C’est que, plutôt que de dévoiler (la profondeur du trauma, les mystères progressifs du délitement, etc), ce deuxième acte expose : du trouble initial, il ne reste que péripéties, mimant la mémoire (sentiment désagréable que le récit fait « semblant » de se souvenir), dévoilant avec trop de mots les thématiques de l’autrice (la violence, la mémoire, la féminité, l’identité) ou les sentiments exposés sans pudeur, annihilant toute possibilité de flottement.

Après la lune douce et puissante de l’ouverture, le soleil sans ombre et sans enjeu : il n’y a plus de jeu, plus de limon. Tout est là, faussement distant, archétypal, et le lecteur est repoussé au lieu de faire corps, et le pacte du « je » est rompu.

Jamais personne ne m’a expliqué ce que c’est qu’être une fille dans ce pays. Personne ne m’a dit : attention à la manière dont tu cours dans la rizière en agitant les bras comme si tu voulais t’envoler, ne chante pas comme ça tous les matins quand tu te réveilles, prends garde aux sourires que tu offres à n’importe qui, ne t’allonge pas sur la véranda à côté du chien pour écouter aux portes quand les gens viennent voir ta mère, ne t’assieds pas tous les soirs sur les genoux de ton père, ne te lave pas les cheveux près du puits sans te préoccuper de qui peut te voir, ne vole pas l’huile de groseilles des bois dans l’armoire de ta mère pour t’en enduire la chevelure, ne ris pas à gorge déployée quand tu gagnes à la belote, ne te mets pas à danser quand ta chanson préférée qui parle d’amour et de chagrin passe à la radio, et surtout, ne ramasse jamais, jamais, une fleur de frangipanier fraîchement tombée pour la mettre derrière ton oreille.

Comme souffrant d’excès mémoriel et tropical, la focalisation interne, sans doute, se referme comme un piège : à force de faussement incertain, l’émotion et la complexité sourde se muent au mieux dans un brouillard mécaniquement entretenu, où la sensibilité laisse place à une froide sensiblerie, au pire dans un défilé assez convenu et étrangement détaché plein d’exotisme qui se voudrait sensoriel.

Voici un voyage que je ne veux pas oublier. Je veux éprouver le moindre cahotement, les accélérations, les ralentissements, je veux regarder les cimes qui se découpent contre le ciel, c’est une forêt, puis une ville dont je vois quelques bâtiments en béton et des fils électriques entre des poteaux électriques, puis à nouveau des arbres espacés les uns des autres, c’est un bois, et encore le ciel liquide. Me souvenir de tout cela, dans l’ordre exact, et pendant longtemps croire que je pourrais, si je le voulais, faire le voyage inverse. Croire que je pourrais, si on me le demandait, indiquer le chemin exact pour venir à moi.

Ma peau s’étire, mes organes bougent pour faire de la place, mon corps s’épaissit. Je ne pourrais plus être cachée dans un coffre désormais. Est-ce que je porte encore quelque trace de celle que j’ai été, cette Vijaya qui étudiait avec sérieux dans l’alcôve, cette Vivi qui riait la bouche pleine de miel, cette kutti qui prenait le monde pour son jardin, cette danseuse repue et nue qui virevoltait pour un garçon ? Est-ce qu’il faudrait que je trouve un nouveau nom pour celle que je deviendrai au bout de cette nuit ?

La déception est d’autant plus grande que, dans certains rares et lointains echos, de mots, de textures (le jeu autour de l’eau qui rebondit d’un acte à l’autre, les espaces clos, qu’ils soient chambres, coffres, prisons), de dualité (la femme/la fille, la sorcellerie de la mère/le cartésianisme du père, l’ancestralité du pays/les touristes qui n’en voient que la surface  vulgaire, l’identité qui se dédouble, s’anéantit) le récit recèle pourtant, tout au long de ces 160 pages, de possibles moments hantés, des craquements dans les jointures, où renait, par hasard, ce sentiment de perte.

De cette écriture sur la violence, sur l’identité, sur les destins qui se noient dans la frontalité de la violence, on ressort froid : et le lecteur de pleurer, non le récit qui a été fait, mais celui qui n’aurait pas du se dire, qui est trop dit, pour laisser passer les lumières et les failles.

Editions Gallimard, 160 pages, 16.90 euros.

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A propos de Jean-Nicolas Schoeser

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