Pour son premier roman écrit et illustré, l’illustratrice anglaise Pam Smy s’est surpassée. Coup d’essai, coup de maître. Très inspiré par la littérature gothique et autres arts sombres et fantastiques, Thornhill est une histoire de fantômes dont les spectres se laissent volontairement attendre, figures solidaires dans la douleur, métaphores du chagrin et de l’isolement. Un peu à la manière des œuvres de Brian Selznick, Pam Smy alterne dessins et textes, attribuant à chacun une histoire particulière avant que celles-ci ne se rejoignent. L’attente du fantôme est en quelque sorte liée à cette rencontre de deux solitudes, celle des planches et celle du journal intime. Tel un storyboard, on observe tout d’abord la vie d’Ella en 2017 : jeune fille seule, dont la mère est morte et le père toujours absent. Elle vient d’emménager juste en face de ce pensionnat délabré, fermé depuis 1982 suite à un événement tragique.

Le journal de Mary écrit cette même année nous est donné à lire, martyrisée par ses camarades dans cet institut pour jeunes filles qu’est Thornhill, face à l’ignorance et au mépris de ses professeurs. Mary, différente des autres, se plaît à avoir le même nom que l’héroïne du Jardin Secret de F.H. Burnett, espérant probablement connaître un parcours aussi lumineux. Elle aime modeler de magnifiques poupées dans de l’argile. « Sorcière ! » peut-on lire sur les murs. La plupart du temps recluse dans sa chambre, Mary ne cesse de susciter la haine, la pulsion d’humiliation d’Elle – mieux vaut ne pas prononcer son nom –, l’élève néfaste par excellence, avide de nuire, de détruire, pleine de perversité. Le Mal incarné. Plus de quarante ans après, de son côté, Ella occupe ses journées et ses heures à observer le bâtiment d’en face, croyant apercevoir une silhouette dans le jardin en friche ou derrière une fenêtre. Le temps semble soudain prêt à s’abolir, le lecteur devine que le rendez-vous aura lieu.

© Le Rouergue

Le livre de Pam Smy inclut le drame au sein même de son intrigue. Elle ne laisse que peu de doutes quant à la tragédie dont Mary fut la victime, mais elle l’inscrit dans un futur narratif et dévoile progressivement comment c’est arrivé. Comment communiqueront-t-elles ? Comment se tendront-t-elles la main ? Avant de destiner Thornhill à un public adolescent ou non, elle prend le parti d’une œuvre sans concession, d’une grande noirceur à l’image des illustrations monochromes sombres, dépressives, plongées dans la pluie et le ciel d’orage aux pages de transition intégralement noires. Parfois proche de ce qu’avait fait Jim Kay pour le magnifique Quelques minutes après Minuit, pour la tonalité plus que pour la technique, le dessin s’accroche aux ombres du crépuscule. En noir et gris il laisse à peine filtrer la lumière du jour.

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Pam Smy promène son lecteur somnambule dans des lieux délabrés, nous laissant entrevoir des statues d’enfants surmontées de lierre, de vieilles balustrades, stèles aux inscriptions effacées, des assemblées de poupées poussiéreuses, cassées, démantibulées, aux orbites vides ou au regard triste. Les ténèbres se laissent parfois surprendre par de brefs rais éblouissants comme le brouillard. Il fallait oser cette esthétique si peu diurne à l’humeur taciturne. Et de fait Thornhill aspire, laisse son empreinte marquante. S’il y a bien une œuvre qui rode dans Thornhill, c’est bien The Haunting, le film de Robert Wise adapté du roman de Shirley Jackson. C’est bien simple, lorsqu’on ouvre le livre, on se croit transportés devant cette terrifiante bâtisse hantée, entité refusant de laisser fuir ses hôtes.

Comme chez Wise et Jackson, le bâtiment possède une vie propre au cœur palpitant dont l’emprise sur Mary rend impossible toute échappée. Serait-ce les prémisses de la folie ? Ce monstre démiurgique qui emprisonne ses habitants existe-t-il vraiment ? Pam Smy livre avec Thornhill une très belle œuvre à double interprétation, pleine d’une inquiétante étrangeté qui renvoie aussi aux cimetières, décors au funèbre passé peints par Edgar Poe, à son corbeau, que l’on croit régulièrement voir trôner dans ces jardins ravagés par le temps et murmurer son « Nevermore ». Pam Smy s’inscrit indéniablement dans une tradition de la littérature, du romantisme noir d’Emily Brontë à la vision d’une adolescente différente aux étranges pouvoirs telle que Stephen King put l’imaginer dans Carrie. Il est même permis de penser au Phenomena de Dario Argento où Jennifer malmenée par des camarades malfaisantes et sadiques appelait les insectes à sa rescousse. Pourtant, cette œuvre remarquable, à la fois douce et implacable, exhalant l’amour et la mélancolie, installe son climat singulier bien à lui, nous laissant attendre avec impatience cette rencontre si belle entre deux enfants oubliés en leur siècle, une rencontre d’où naît une amitié surnaturelle, une délivrance, au-delà de la vie.

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