Alice Zeniter – “L’art de perdre”

Alice Zeniter n’en est pas à son premier roman. Ses précédents ouvrages publiés avaient déjà soulevé l’enthousiasme des critiques et des jurys littéraires¹. Néanmoins, L’art de perdre possède une puissance narrative et une ambition davantage affirmées. Avec ce récit, l’auteur poursuit les fantômes disparus de sa vie. Des histoires individuelles s’entremêlent à l’Histoire. Dans cet entrelacs réciproque, Alice Zeniter suit les individus brassés dans le tourbillon des destins collectifs. Elle pose la question de l’engagement (ou plutôt du non-engagement dans son récit) et des répercussions inconnues que cela implique. Pourquoi l’histoire s’est-elle entachée à jeter l’opprobre sur une partie de la population venue d’Algérie, les harkis, réduisant au silence leurs souvenirs et rendant impossible leur transmission ?

Pour mener à bien ce grand récit de la filiation, Alice Zeniter découpe son roman en trois parties. Dans une première, elle suit Ali en Kabylie, juste avant le déclenchement des hostilités. La famille d’Ali vit dans un village. Ali est considéré comme une des personnes les plus importantes du village notamment grâce à la découverte d’un pressoir. « Il a donné du travail à ceux qui en avaient besoin, les fils de pauvres, les fils de veuves. Il les a traités en amis, leur a offert la possibilité d’être des hommes et pas des moins-que-rien. Ceux-là s ‘en souviendront sûrement. Il croit qu’on dira de lui qu’il a peut-être fait une erreur de jugement mais qu’à l’échelle de la montagne, il a toujours été un bon fils, un bon frère, un bon père, un bon cousin, un bon mari, bref un bon Algérien. » Il a également combattu dans l’armée française, ce qui lui procure un sentiment de fierté supplémentaire. Cette autorité va l’amener à prendre ses responsabilités afin de demander à l’armée française d’assurer une protection du village. Pour les partisans de l’indépendance, un tel acte suffisait à être assimilé à un partisan de l’ancien monde. A la fin de la guerre, les exactions menées par les uns et les autres déchirent le corps social et fracturent le pays. Au sein du village, les familles sont meurtries en leur sein, les veilles rancunes paraissent au grand jour. Comme des milliers de ses compatriotes, il fuit le pays et gagne la métropole. Parqués dans des camps de transit qui n’auront de transit que le nom, Ali et sa famille végéteront ensuite dans des camps de fortune isolés et aux conditions de vie indignes.

Une grande partie de l’enfance d’Hamid se déroulera dans ces lieux, avant que sa famille soit relogée dans un de ces quartiers populaires qui fleurissaient dans les années 1970. Vers quoi doit se tourner Hamid ? Les racines familiales autour de ce pays tabou, lointain et inconnu, ou la France, sa terre d’adoption ?

Sa fille, Naima, n’aura pas le déchirement intime et silencieux de son père tout au long de sa vie. Elle a construit sa destinée dans ce pays qu’elle considère comme le sien. Néanmoins, le silence autour de sa famille reste pour elle, une énigme qu’elle tentera de percer. A-t-elle des racines lointaines avec l’Algérie ou celles-ci relèvent-elles davantage d’un fantasme ? Le récit plonge dans ce brouillage identitaire dont l’acuité refait surface avec fracas. Au delà de cette résurgence identitaire effleurée, le récit rapporte l’intime de ces personnages à travers leurs amours et les passions qui les animent. Ainsi, Hamid plongera dans la fougue politique de ces années où le fond de l’air était rouge. Arrivé en France, Ali se sentira vite dépassé dans un pays où les codes sociaux lui échappent. Il restera empreint d’une tristesse pour sa terre disparue. Cette galerie de portraits, jusqu’aux personnages secondaires passionnants, apporte une touche d’humanité sur la souffrance vécue par les hommes.

Avec L’art de perdre, Alice Zeniter dépoussière la mémoire de ces individus désireux d’oublier leur passé mais dont la mélancolie de leurs racines revient sans cesse les hanter. A travers son roman, pour une part autobiographique, elle rend un magnifique hommage à ceux qui furent dénommés harkis. Avec une maîtrise et un ton évitant une mièvrerie surjouée, elle signe un très bon roman de cette rentrée littéraire.

L’art de perdre 

Alice Zeniter bandeau-dialogues-blanc

Editions Flammarion

¹ Enthousiasme confirmé avec ce nouveau roman. Il est sectionné pour le Goncourt et a déjà reçu deux prix littéraires. .

A propos de Julien CASSEFIERES

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