Il y a les regards, pesants, et le jugement, le rejet, l’incompréhension de la différence. Chez des amis d’Ester, dans leur jolie maison bourgeoise de Calabre, David, le fils atteint de Trisomie 21 de Ester, a dépassé les bornes. Après avoir retourné leur intérieur en brisant une table en verre lors d’une crise involontaire, Ester et David sont congédiés dans cette vieille caravane délabrée au fond du jardin. Reclus et privés de liberté, Ester décide de la regagner, de fuir et de se lancer à corps perdu sur les routes italiennes, avec l’espoir insouciant de vivre un été épargné des critiques, libéré des regards, retrouver avec David une relation saine d’amour, de contention et de tendresse maternelle. Mais là où le film signe à la fois sa réussite et son relatif échec, c’est étrangement par son honnêteté et son intimité (Zuzana Kirchnerová s’inspire de sa propre expérience de mère d’un enfant atteint) qui pousseront le film à ne jamais prendre parti (Ester et David sont caractérisés tantôt par leur profond amour l’un pour l’autre, tantôt par le désespoir et la profonde frustration générée par cette relation enfant-adulte qui jamais ne pourra réellement évoluer). Ainsi, le film semble parfois s’étaler à tout démontrer, manquant alors d’un angle plus captivant, incisif, et peut sembler se confondre dans une checklist trop calculée du spectre de la trisomie et de ses conséquences sur les proches (principalement, l’immense sentiment de solitude face à l’impossibilité d’établir des relations amicales ou amoureuses, ici à la fois avec les amis du début du film, avec Zuza la routarde, puis avec Marco, le pêcheur). A contrario, son absence d’angélisme ou de défaitisme construit dans cet interstice gris toute sa principale réussite, et Kirchnerová n’est ni là pour apitoyer ni pour enjoliver, mais pour transmettre son propre témoignage, par la fiction, de ce que c’est d’être mère d’un enfant déficient. Elle nous en partager toutes les facettes, sans détour ni jugement, et nous impose ce face-à-face avec cette émouvante interrogation introspective qui parcourt tout le long de son premier long métrage : aimer, cette contradiction permanente qui épanouit et tue, épuise et soulage, détruit et libère; il en est ici sa pleine représentation par ce conflit indéchiffrable d’une mère qui ne pourra jamais cesser d’aimer, sans pour autant en être pleinement épanouie.

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Dans Caravane, il y a donc l’espoir d’une vie épargnée des regards, par la folie impulsive d’un voyage en plein été, cette rencontre avec Zuza qui ouvrira enfin les frontières de l’acceptation, de l’amour naissant d’Ester pour Marco, l’inconscience du voyage, des fêtes sans lendemain, du soleil qui brûle, des grasses matinées qui s’éternisent. Et l’invariabilité de l’amour de ce trio qui semble avoir enfin trouvé un équilibre décisif. Puis la réalité : la pluie qui s’invite, l’été qui s’éteint, Zuza qui fuit, Marco aussi, et la disparition préoccupante de David. Kirchnerová appuie ici sur l’impossible bonheur, le retour à la préoccupation permanente, au souffle d’un futur sclérosé par son indéfinie évolution, car évolution, avec David, il n’y en aura pas. Contrairement à l’adolescent qui sortira de sa crise pubère pour grandir dans une conscience adulte, David est, lui, prisonnier de ses limites : son corps grandira. En revanche, sa déficience restera et l’enfermera dans sa condition propre. Ester le sait, l’a compris, et l’on voit ici toute la souffrance engendrée par cette conclusion et cette embrassade finale en est tout le paradoxe : on peut ressentir évidemment un soulagement immense, mais aussi une douleur complexe, celle du poids de cette responsabilité à vie, pour toujours, jusqu’à parfois l’asphyxie par un don de soi total à l’autre, à celui que l’on aime tant mais que l’on aimerait parfois oublier, abandonner, par un sentiment légitime, même s’il peut paraître intolérable. Être là, pour toujours, qu’importe le prix à payer pour soi-même.

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Il y a donc dans Caravane la beauté de l’abandon à l’autre, de l’amour inconditionnel, mais aussi sa légitimité à l’épuisement, au désir de fuite, une mixité contradictoire, une complexité sentimentale qui positionne le film intelligemment dans cet entre-deux, cette zone grise qui réfute toute bienpensance et nous pousse à réfléchir sur l’exigence de l’amour maternel, du don total à l’autre et à l’abandon de soi.
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