Une forme de militantisme passant par un certain hédonisme homoérotique, par une libération des corps permettant l’accès à celle des esprits, utopie émancipée de codes hétéronormés obstinément laissés hors de ses limites : tel pourrait se définir le cinéma queer (n’y a-t-il cependant qu’un cinéma queer ? Est-ce un genre en soi ? La question se pose) qui, par delà la louabilité de ses intentions, véhicule généralement intrinsèquement ses propres stéréotypes, ceux-là même alimentant certes bêtement mais de façon aujourd’hui ancrée une idéologie anti-woke revendiquée à longueur d’éditoriaux droitiers ; et le genre de se trouver un peu plombé par son hermétisme vis-à-vis d’un réel plus nuancé quelque peu mis au ban. Pour le dire autrement, le cinéma queer est, de façon assumée et revendiquée, un art de niche qui limite globalement sa portée au seul public pouvant s’y identifier. Un cinéma de chapelle prêchant les convertis, en somme. Peu sont les artistes à le transcender ; exemplairement, le réalisateur français Alain Guiraudie y parvient constamment avec talent, son cinéma permettant à sa dimension queer de communiquer avec le réel, les deux « mondes » n’en faisant qu’un, infusant l’un dans l’autre jusqu’à homogénéité parfaite. Drunken Noodles, second long métrage de Lucio Castro, parvient lui aussi à tirer son épingle du jeu et à se distinguer au sein du paradigme, et d’une manière finalement paradoxale : c’est en appliquant à la lettre les codes du genres et en créant une véritable utopie homoérotique qu’il aboutit à une poétisation et à un dépassement de cette dernière, devenant réceptacle de tous les possibles.

Broderies queer (©Outplay Films)
Narrativement parlant, Drunken Noodles chute dans la temporalité comme Alice dans le trou noir du terrier du Lapin blanc ; composé de trois parties distinctes (sans compter l’addendum final), le récit fait de chacune d’elles un moment influencé par la partie qui lui succèdera, située dans son passé plus ou moins lointain. Le dénominateur commun aux trois « sketches » est Adnan (Laith Khalifeh) ; il arrive dans la première partie du film à Brooklyn en vue d’un stage de fin d’études d’art dans une galerie, ceci faisant suite à la rencontre avec Sal Saladra (Ezriel Kornel), un brodeur troquant les traditionnels chatons et autres tournesols de ce genre artistique ordinairement réservé à certaines personnes âgées en mal d’occupation pour une imagerie queer sexuellement plus libérée, rencontre impromptue succédant elle-même aux difficultés relationnelles et charnelles d’Adnan avec son amoureux d’alors, Iggie (Matthew Risch). La figure du brodeur porte en elle la métaphore de ce lien indéfectible associant les diverses parties de Drunken Noodles, bâti comme une sorte de recueil de nouvelles filmées : outre le fait que les mains de l’artiste rythment le récit du film (des broderies portant le titre de chaque segment servent d’intermèdes, de ponctuations narratives), les fils de couleur composant ses œuvres métaphorisent l’indissociabilité des segments les uns avec les autres. Bien que racontant trois moments différents de la vie d’Adnan, ils forment un tout, une vie justement, émancipée du reste du monde qui l’entoure, prenant perpétuellement des allures merveilleuses, comme si ce personnage principal faisait de son utopie queer un monde rêvé, et de la sexualité une nouvelle occurrence de la fameuse traversée carrollienne du miroir, autorisant l’accès à une poésie insoupçonnée.

Adnan et le brodeur (L. Khalifeh, E. Kornel) (©Outplay Films)
En cela, le premier segment, donnant son titre au film, peut certainement être considéré comme le plus réussi ; errant dans l’ennui des journées sans cliéntèle de la galerie dont il prend la charge et dans la quiétude tiède des nuits brooklyniennes, Adnan rencontre Yariel (Joel Isaac), livreur à vélo latino dont il fait un amant de fortune. La première rencontre est silencieuse, la seconde est sexuelle, la suite sera sentimentale. La beauté du personnage de Yariel se trouve dans sa caractérisation, à la fois en prise directe avec le réel (la précarisation tendant à l’invisibilité due à sa condition de livreur ubérisé) mais portant en lui sa propre donnée surréaliste, fondamentalement merveilleuse (les lumières criardes accrochées à son vélo qui en font un être immédiatement réconnaissable car anormal dans la tranquillité grise et nocturne). Le premier contact sexuel entre Adnan et ce livreur se fait dans un lieu urbain tangible (adeptes du cruising, c’est-à-dire de la colonisation nocturne, ceci à des fins charnelles, d’espaces vivants le jour mais désertés une fois la nuit tombée, le personnage principal et Yariel consomment leur attirance mutuelle dans une aire de jeux pour enfants), faisant de leur premier rapport une sorte de portail séparant le réel d’une forme de merveilleux qui aboutira à un quatuor imprévu lié par le sexe et par une étrange conception artistique, piétinant la caricature prêtant à croire à l’insensibilité artistique et au manque d’intellectualité des classes laborieuses. Faisant montre d’une profondeur sociale aiguë et magnifiquement érotique, ce premier segment de Drunken Noodles semble supérieur aux autres, bien que le troisième d’entre eux contienne également une clé de compréhension globale du film.
De sexe, ici, il n’en est apparemment plus question. Adnan et Iggie passent un moment de vacances dans un châlet reculé dans une forêt, passant leur temps à crapahuter aux alentours et à se baigner dans les lacs et rivières environnants. Ils s’aiment avec tendresse mais le manque de sexualité se fait sentir et menace leur équilibre. La déviation du réel vers un fantastique étrange se teinte d’une grande amertume : Adnan, en forçant une porte du châlet après avoir lu un manuscrit à clés écrit par un Iggie amoureux mais en souffrance psychologique, découvre un double de son compagnon avec lequel il pourra satisfaire ses besoins, laissant le véritable amant lové dans leur chambre dans les bras de Morphée. Dans cet instant se révèle la véritable teneur mélancolique de Drunken Noodles, faisant du réel un poids difficile à porter et de la sexualité une voie possible vers un délaissement dudit réel au profit d’un monde réinventé (ce qu’est également l’art tel qu’envisagé par Sal dans ses broderies), aux éléments merveilleux plus rassurants.

De l’amour sans chair (L. Khalifeh, M. Risch) (©Outplay Films)
Mélange étonnant de crudité non dénuée de tendresse telle qu’on en retrouve des traces chez Alain Guiraudie et d’une forme de dadaïsme serein semblant hériter du cinéma onirique de Jean Cocteau, Drunken Noodles dépasse finalement les limites du seul paradigme queer pour atteindre à l’universalité du désordre amoureux, chaque segment aux amants renouvelés se faisant la preuve de l’instabilité du sentiment. Oeuvre aussi solaire que désabusée, le film de Lucio Castro, d’une réelle beauté graphique, s’avère d’une grâce assez fascinante.
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