Alice au Pays des colons met en scène deux figures de la résistance palestinienne qui incarnent deux manières distinctes d’habiter la violence et de lui répondre : d’un côté Alice, nerveuse et frontale, animée par une détermination presque électrique ; de l’autre Alaa, méditatif et silencieux, ancré dans une forme de persistance qui confine à l’obstination.

À Beit Jala, près de Bethléem, Alice Kisiya et sa famille luttent pour récupérer leur terre. D’emblée, la caméra de Yanis Mhamdi plonge au cœur du chaos : corps à corps avec les colons, cris mêlés en arabe et en hébreu, gestes brusques, circulation désordonnée des regards et des langues. Cette instabilité visuelle prolonge la citation de Frantz Fanon sur laquelle s’ouvre le film : « Chaque génération doit dans une relative opacité découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ». Alice incarne une force en mouvement, un combat qui se joue au présent, dans la friction directe avec l’occupant. Son identité d’Arabe israélienne, sa capacité à naviguer entre les langues et à mobiliser des militants venus du monde entier accentue le brouillage perceptif.

Derrière ce tumulte, le film rend lisible une mécanique de domination implacable : grillage, soldats, police et procédures juridiques matérialisent la barrière entre l’occupant et l’occupé. D’un côté, une décision du tribunal administratif reconnaît à Alice le droit de propriété sur les terres familiales ; de l’autre, une organisation comme Himanuta classe arbitrairement le lieu en zone protégée. Par son montage accéléré, le film de Yanis Mhamdi propulse l’affaire dans l’espace médiatique : d’Al Jazeera à la Chambre des Lords, le combat local se transforme en thriller politique. Le rythme heurté de la bande magnifie la lutte d’Alice, qui devient une figure de la colère lucide, celle qui expose les contradictions d’un système où le droit est aussitôt neutralisé, où la loi existe sans jamais s’appliquer.

En contrepoint, dans le village de Madama, Alaa Nasr et ses amis s’inscrivent dans une autre temporalité, plus lente, plus statique. Là où Alice affronte l’occupant et avance, Alaa résiste, endure et s’obstine. Pourtant, la violence subie est tout aussi tangible : attaques coordonnées, armes à feu, maisons incendiées et morts placent les habitants de Cisjordanie dans la crainte constante d’être envahis, dépossédés ou tués. La présence d’Alaa dans sa maison inachevée devient un acte politique : refuser l’exil, habiter malgré tout un territoire que d’autres voudraient vider tient de la prouesse mentale et physique. Cette résistance passive n’a rien d’une résignation ; elle relève d’une stratégie de survie et de continuité, elle est une manière placide de déjouer la logique coloniale qui cherche précisément à provoquer la fuite. Autant qu’un refus du piège, l’immobilité d’Alaa est une manière de réintroduire de l’humain là où domine la déshumanisation : gestes dissous dans l’attente, discours introspectifs, dialogues feutrés laissent entrevoir l’espoir d’un avenir meilleur.

Alice au Pays des colons avance tel un fil tendu entre deux pôles, déployant son dispositif fragmenté sans jamais chercher à démontrer son propos. Les images de téléphone, captations au drone, caméra cachée restituent les événements dans leur immédiateté brute : attente aux checkpoints, humiliations verbales, arrestations abusives constituent le quotidien des Palestiniens réduits à des « Arabes » sommés de « retourner en Jordanie ». L’hétérogénéité formelle épouse la dispersion d’un réel insaisissable, soulignant, en creux, l’impuissance des instances internationales à enrayer l’injustice. Comme le dit Alaa, au sortir du checkpoint d’Al-Murabaa : « Ce n’est qu’une petite partie de la souffrance que nous endurons quotidiennement, et c’est une histoire parmi des milliers d’autres ».

Yanis Mhamdi s’est immergé dans cette violence, montrant comment les provocations des colons visent à produire une révolte qui justifierait l’occupation. Alice au Pays des colons prolonge ainsi un travail documentaire initié par Netanyahu. Portrait d’un criminel du guerre. Ce travail engagé, produit par le média indépendant Blast et porté par la direction éditoriale de Soumaya Benaïssa et Denis Robert, assume de nommer frontalement les rapports de domination à l’œuvre, qualifiant de terroristes les agissements des colons et de l’armée israélienne.

Pourtant, au cœur de cette violence, le film ménage des moments de suspension : un cerf-volant s’élève au-dessus de la maison d’Alaa, telle une image fragile, dérisoire mais obstinée, de la liberté ; des collines de terre chaude et aride, plantée d’oliviers, défilent comme une ligne tendue dans le ciel ; une voix de muezzine s’échappe d’un minaret.

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