Woman. C’est le titre. Et quel titre ! Ce nom commun au singulier enveloppe tellement, c’est presque le titre des titres ! Tant de connotations, au fil des siècles et des récits que se sont fait les Hommes, se sont greffées sur ce signifiant nu, bisyllabique, que le monde entier comprend ! Woman. Il y a dans ce petit mot de la lumière et de la vie, de la souffrance et de la force, de l’endurance, de la vulnérabilité, de la douceur, de la détermination… Un sacré pavé en somme que ce titre, il fallait oser. C’eût pu être un sacré défi même, d’imaginer un film à la hauteur d’un tel énoncé, sauf que la journaliste et réalisatrice ukrainienne Anastasia Mikova et le photographe écologiste Yann Arthus-Bertrand ont bien mieux à faire que de convertir un terme aussi beau et chargé que “Woman” en une rodomontade à étayer. À vrai dire, s’il fallait imaginer un seul projet pouvant porter (c’est-à-dire comme il se doit : dignement, puissamment et tendrement) ce titre, Woman, ce serait exactement celui-là.

Toutes ces femmes du monde entier qui se racontent ici face à la caméra – des femmes de tous âges, de toutes cultures et de toutes conditions – y sont si poignantes qu’on est souvent ému, de même qu’on se sent sourire de toutes ses joues, dans le noir de la salle, quand elles se mettent à rire. Ce n’est pas tant leurs récits en tant que tels que ce qu’elles dégagent quand elles les disent, ce quelque chose d’ineffable qu’elles émettent et qu’on reçoit, qui passe entre elles et nous, entre elles et la caméra qui les filme si bien, parce qu’elle le fait avec un amour et une gentillesse infinis qui bouleversent et galvanisent à la fois – cela dit, si l’émotion dans ce regard transcende en puissance la qualité objective des images, il faut tout de même préciser que cette dernière est hallucinante, et qu’on voit ici se succéder des captures du réel sublimes au-delà des mots (pas des images qui “subliment” le réel, comme par artifice, mais des images qui le rendent, tel quel, à son émouvante splendeur). Sans mentionner le travail d’enquête et de montage titanesques que le film a requis, et qui a été effectué avec une telle rigueur et une telle intégrité qu’il a même l’élégance de ne jamais se mettre en avant, de s’effacer (enfin presque), pour laisser toute la place à ces femmes.

Ceci étant posé – que oui, Woman est une symphonie de paroles singulières et communes en même temps, d’une beauté formelle indescriptible limite mystique, où palpite ce sentiment universel qui fait qu’on se demande parfois pourquoi, mais pourquoi tant de bruit et de fureur dans notre pauvre monde meurtri alors que ce sentiment existe en nous tous ?! –, on ne peut s’empêcher de regretter que ces voix individuelles et que ces récits nous hantent moins que ce à quoi ils renvoient et qui les enveloppe. Car on perçoit on voyant le film qu’il n’est qu’un échantillon de quelque chose de plus vaste dont on aimerait davantage prendre la mesure. Il se trouve en effet que ce long-métrage de 2h fait partie d’un projet de huit heures réunissant 2000 participantes de 50 pays, mais on aurait aimé toucher davantage cette chose plus vaste qu’on ne fait que pressentir ici sans vraiment y accéder.

 

À ce stade, il y a deux cas, soit on a vu Human (de Yann Arthus-Bertrand tout seul), soit on ne l’a pas vu, car il est possible que l’expérience qu’on fait de Woman soit conditionnée par un contact antérieur avec le dispositif de nouveau employé ici. Les deux films proposent (dans un ordre qui fait un paroxysme des tragédies de la condition humaine/féminine, mais ne nous abandonne pas à ce désarroi et nous relève petit à petit pour nous amener vers un autre paroxysme, porteur d’espoir, lumineux) une succession de portraits d’humains dont les récits et les visages atteignent en vous un éventail rare de fibres intimes, intercalés avec des plans larges et lents sur des manifestations de la vie/de la féminité qui sourd, tremble et jaillit (des coulées de lave incandescente, des herbes folles fouettant des dunes douces, des foules magnifiques, des danses collectives, des cheminements solitaires…) accompagnés de musiques et chants viscéraux et impalpablement spirituels à la fois. Et ça fonctionne, et c’est pas du chiqué : c’est touchant et honnête, ça fait du bien, c’est porteur d’une intention qu’on ne peut que souhaiter pour le monde.

Ainsi, si le dispositif tel que résumé ci-dessus pourrait sembler, disons, scolaire (en même temps, il ne faut pas oublier que les auteurs travaillent ici avec des heures et des heures de film et doivent laisser entendre ces témoignages sans les brouiller davantage en leur juxtaposant une tentative de flou artistique), ce n’est pas le cas, pour les raisons sus-mentionnées : l’impeccabilité inégalable, quasi éthique, de l’exécution et l’impression faite par chaque parole, chaque manifestation de la vie. La méthode en tant que telle, grandiloquente ou non (d’aucuns ont eu des réactions de défiance par rapport aux moyens déployés pour Human et Woman, mais pour notre part, nous ne voyons pas de problème à utiliser de conséquentes ressources pour conduire une enquête humaine d’une telle portée, si on le peut, si on est même un des seuls à le pouvoir), n’est donc pas en cause, elle nous semble tout à fait formidable, mais justement, elle était tellement convaincante dans Human qu’on est cette fois un peu déçu.

C’est que ce premier projet et ce premier film, austèrement (et bizarrement) présenté comme un “documentaire écologique” de trois heures à la Mostra de Venise, prenait au dépourvu, vous happait de la rétine au coeur, vous bouleversait de fond en comble. On en ressortait avec un sentiment d’humanisme vivifié et de joie indescriptible, du genre qui continue de vous habiter longtemps. La durée, les musiques et le montage laissaient le temps de sentir vraiment, dans sa chair, un éventail sublime d’émotions. On était surpris et émerveillé d’entendre ces histoires qui paraissaient toutes si exceptionnelles, ordinaires ou pas, et à travers lesquelles l’humain nous étonnait encore, à chaque fois. L’infime et l’infini s’y épousaient, l’unicité et l’universalité y résonnaient, nous ramenant à cette chose fragile et magnifique à la fois qu’est la condition humaine.

Peut-être que notre capacité à s’émouvoir pour ce type de travail s’est tout simplement émoussée entre la première et la deuxième fois, qu’un tel impact ne peut se produire qu’une seule fois. D’ailleurs il semble que beaucoup de ceux qui n’ont pas vécu le transport de Human à l’époque, en 2015, en ont fait l’expérience avec Woman, mais, de nouveau, on suppose que c’est pour ce qui s’exprime à travers ce film que pour son contenu à proprement parler. Parce que si on n’a certainement pas envie de juger durement Woman, pour toutes les raisons énoncées ci-dessus et parce que c’est un projet à but non-lucratif, dont tous les bénéfices seront reversés à des ONG, on est cependant décontenancé que le choix des paroles retenues pour les concentrer en deux heures de métrage soit si conventionnel, qu’il surprenne si peu, et même qu’il évoque le genre de témoignages qui circulent beaucoup sur les réseaux sociaux et autres ces derniers temps : la femme-mère est là, celle qui assume d’avoir fait d’autres choix aussi (quoique moins, voire trop peu), la femme qui se voit vieillir ou qui réfléchit sur le fardeau/l’injonction de la beauté est représentée aussi… La femme-victime (brimée, réprimée, mutilée, brutalisée…) y est particulièrement omniprésente, et on n’aurait certainement pas envie de la réduire au silence, surtout pas, mais on aurait aimé aller au-delà encore, creuser plus, pour en arriver à une conclusion moins attendue que l’idée que la femme est une “guerrière”, sortir davantage des “rôles” qu’on lui connaît déjà, ou en dehors complètement, transcender. Quelque chose de l’ampleur qu’on espérait semble s’être perdue au montage. Comme si en se retrouvant condensé en un film de taille “normale”, le projet Woman de 8h avait perdu en intensité.

 

Cela dit, malgré ces réserves, au vu des réactions émues des collègues qui ne connaissaient pas le travail filmique d’Arthus-Bertrand avant ce film et parce que oui, l’élan fondamental que nous avait transporté avec Human est bel et bien encore là qui se fait ressentir, on ne saurait qu’encourager tout le monde à voir au-delà de quelques maladresses sur les choix éditoriaux en salle de montage et à ne pas hésiter à aller passer deux heures avec toutes les femmes magnifiques et magnifiquement filmées de Woman pour la Journée de la Femme.

 

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A propos de Bénédicte Prot

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