The Ride est le quatrième film de la réalisatrice Stéphanie Gillard*  son premier pour le cinéma (les autres ayant été diffusés sur France O ou Arte). Le grand écran paraît une évidence tant ce beau film convoque grandes idées et vastes paysages. The Ride suit de l’intérieur et sur 450 kilomètres, le parcours d’une tribu de descendants sioux, comme un long travelling historique et géographique.

Plus exactement : chaque hiver, une troupe de cavaliers Sioux traverse les grandes plaines du Dakota pour commémorer le massacre de leurs ancêtres à Wounded Knee. Sur ces terres qui ne leur appartiennent plus, les aînés tentent de transmettre aux plus jeunes leur culture, ou ce qu’il en reste.
Voyage dans le temps pour reconstruire une identité perdue qui confronte l’Amérique à sa propre histoire, le film se déroule précisément du premier au quinzième et dernier jour de ce rassemblement de cavaliers, lors de la cérémonie dans la réserve de Wounded Knee. Sans voix off et faits historiques, hormis le texte introductif, The Ride nous plonge dans un monde injustement méconnu et peu médiatisé : celui des rares survivants sioux et nous embarque dans un périple extrême pour exister et transmettre (pitch du film dont le pari est totalement tenu).

On ne peut que saluer le regard empathique et juste et la présence manifeste –car le film a un vrai point de vue- et discrète de la réalisatrice, totalement acceptée par ces tribus, à des kilomètres de sa nationalité et de ses origines. Un tour de force jamais souligné, mais toujours présent le long du film, où on a le privilège d’assister à des rencontres entre descendants de tribus, de les suivre sur la route et de participer aux chevauchées et rituels, comme si on y était, le confort du spectateur en plus.
Les contrées ont beau être superbes et les paysages à couper le souffle, leur beauté ne fait pas oublier un récit courageux et salutaire de siècles d’oppression et de spoliation. The Ride nous instruit de façon pédagogique et fine, dès le début par du texte, puis ensuite par sa faculté d’être en immersion avec Ron et ses proches.
La cinéaste s’est rapprochée des sioux dès 2009, participant ainsi à leur première chevauchée, au cœur de l’hiver par -20° et ils sont devenus comme sa seconde famille.The Ride célèbre ces noces, tout en gardant la juste distance, ne serait-ce les plans larges, restituant l’infinie parade des chevaux, des camions.
Stéphanie Gillard nous fait partager avec pudeur et générosité tout un pan de l’histoire cachée de l’Amérique, celle qui n’est pas dans les livres. Ainsi, son film s’ouvre sur la date de 1890. Le grand chef Sitting Bull est emprisonné, puis exécuté par la police à la réserve de Wounded Knee. Les tribus indiennes fuient, puis sont rattrapées et 350 Lakotas sont alors exécutés par des soldats américains. C’est la dernière guerre indienne. Depuis 1986, les descendants sioux prennent la route pour honorer la mémoire de leurs ancêtres qui ont pris ce chemin quelques 120 ans plus tôt. Ron His Horse Is Thunder, à la tête du mouvement depuis 1988, est un descendant de Sitting Bull. Munis de leurs bâton de prières comme des diacres, juchés sur des majestueux chevaux, parcourant des contrées où le désertique et le grandiose sont hélas! souvent éradiqués par des annexions WASP : aménagement en plastique, clôture en barbelés délimitant le terrain… Ron et les siens dressent un pont entre le passé de leurs ancêtres et l’actualité des indiens en Amérique. Un chemin âpre et joyeux à la fois. Par un hiver glacial, parcourir 450 kilomètres de terre ensanglantée, perpétuer la mémoire de tribus qui ont été autant que possible rayées de la carte et des pages de l’histoire. Comme le dit joliment Ron : chanter des esprits. A l’unisson. Comme une polyphonie qui guérit et fait revivre.  On entendra qu’une voix faite de plusieurs. Chanter c’est savoir écouter dit Ron aux enfants.

Cette chevauchée a une portée universelle, très actuelle, son propos étant d’offrir à ces indiens de ne plus être des victimes de l’histoire. Comme l’énonce la réalisatrice Stéphanie Gillard : Pendant les quinze jours de la chevauchée, ces hommes se ressaisissent de leur Histoire, la tête haute. En faisant face au froid, à la neige, à la faim, mais aussi au regard des autres, ils sont courage, solidarité et dignité.      The Ride nous restitue parfaitement cette parenthèse capitale dans la vie des sioux et ce combat admirable pour toutes les minorités en lutte.

Un film inspirant, à l’heure où les violences faites aux femmes et où les rapports de pouvoir sont enfin mis sur le tapis. Tous ces terrains dont on a spolié les indiens, ces terres données aux blancs, alors que la loi accordait 65 Hectares aux indiens. C’est un vol, c’est ça l’histoire,  dit un des participants de la chevauchée.
Il est vrai. Mais par leur initiative et par la portée du film, on peut souhaiter que l’Histoire arrête de bégayer et de faire subir le même sort aux minorités opprimées.  Monter à cheval, tomber, remonter. Ne jamais abandonner  telle est la devise d’un des indiens Lakota. Elle pourrait devenir notre aussi. Lakota signifie allié en Indien, Dakota,  ami. En avant, camarade !

 

*voir notre rencontre avec Stéphanie Gillard et Ron His Horse Is Thunder, ici: https://www.culturopoing.com/cinema/entretiens-cinema/stephanie-gillard-pour-moi-cetait-eux-qui-devaient-raconter-leur-histoire/20180206

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