Robert Guédiguian – « Gloria Mundi »

Au début naît Gloria.
Et Robert Guédiguian de rendre hommage visuel et sonore à Vie, d’Artavazd Pelechian (1993) dans la séquence d’introduction de son nouveau film – mention en est faite dans le générique de fin. Battements de cœur ; musique lyrique (1) ; nouveau-né lavé et pour ainsi dire baptisé, en une scène filmée au ralenti.

Autour de Gloria-la-Vie gravitent les parents Mathilda et Nicolas ; les grands-parents Sylvie et Richard – parents de Mathilda. Mais aussi Bruno et sa femme Aurore – première fille de Sylvie, et dont Richard est donc le beau-père. Et puis Daniel, sortant de la prison rennaise dans laquelle il a été longtemps incarcéré et qui rejoint Marseille où se déroule l’action du film. Daniel est le père de Mathilda, le beau-père d’Aurore. Mathilda et Aurore sont donc demi-sœurs.

La famille est composite, comme recomposée. On pourrait s’attendre à ce qu’elle soit malgré tout soudée. Il n’en est rien. Bruno et Aurore méprisent Nicolas et Mathilda. Les premiers, au comportement des plus vulgaires, ont le vent économique en poupe. Les seconds vivent dans la précarité et rencontrent de graves difficultés quand le jeune homme est agressé et obligé d’arrêter temporairement son travail. Les premiers refusent d’aider les seconds.

De g. à d. : Nicolas, Aurore, Mathilda et Gloria, Richard, Daniel, Bruno ( © Diaphana Distribution)

Le propos clairement politique de Guédiguian réside dans la dénonciation de l’absence de solidarité entre des proches ; dans la critique de l’égoïsme et de l’agressivité minant une famille dont les membres viennent pourtant du même milieu social. Dans la note d’intention du dossier de presse, Guédiguian a inclus cette phrase lourde de sens et ô combien pertinente : « L’apogée de la domination est atteint lorsque le discours des maîtres est tenu et soutenu par les esclaves ». Le cinéaste a déclaré ailleurs : « Il s’agit d’une citation d’Agrippa Menenius, qui n’a pas existé ! Melville faisait souvent ça, inventer une citation qui cristallise l’un des axes du film. Je l’avais fait par le passé, sur Lady Jane » (2).

Sylvie, qui est femme de ménage, refuse de participer à une grève qui permettrait à elle et ses collègues d’améliorer quelque peu leurs conditions de travail. Elle a ses raisons – les problèmes financiers de ses enfants, la mise à pied de son mari, chauffeur de bus ayant commis une infraction au Code de la route -, mais on sent chez elle une défiance par rapport aux salariés qui veulent défendre ce que d’aucuns appellent des privilèges, par exemple les cheminots. Mathilda est vendeuse à l’essai dans un magasin de vêtements. Elle ne se fait aucune illusion sur son avenir, sachant que sa patronne ne lui fera pas signer de contrat, mais en prend son parti sans se révolter, affirmant qu’elle ferait de même si elle était à la place de celle qui l’exploite. Nicolas est un chauffeur Uber et, en ce sens, il participe à la dérèglementation de l’industrie des taxis. À noter qu’il lance à ses agresseurs, ceux qui le sortent manu militari de sa voiture et le tabassent : « Je suis comme vous, faut que je bouffe ». Mais c’est chacun pour soi. Comme pour la situation que vit Sylvie, puisque les grévistes, menés par le délégué syndical Jackie, l’empêchent de travailler.

Bruno et Aurore sont les plus extrêmes et antipathiques. Propriétaires d’un dépôt-vente, ils profitent sans scrupule de la misère des petites gens qui n’ont pas d’autres choix que d’acheter et de vendre du matériel bas de gamme, lequel est entretenu – notamment par Bruno – pour être et rester bas de gamme ! Non seulement le couple est vénal, un peu raciste, mais il est également salace. Bruno se drogue et est prêt à nuire à autrui avec sa came ; lui et sa compagne sont intéressés, excités par le commerce et l’étalage de la pornographie via internet. Ils revendiquent leur individualisme forcené et leur choix de ne pas avoir, eux, d’enfants.

La famille pourrait avoir la dimension d’un microcosme, mais ce n’est pas le cas, car il n’y a pas de véritable représentant de la classe patronale en son sein. Bruno joue au chef d’entreprise, mais il est du même monde que ceux qu’il exploite, que les autres membres de sa famille. Elle est le symbole de la partie de la société qui est écrasée et manipulée par les nantis, ceux qui la dirigent du haut de leurs donjons au cours du récit, des plans montrent la Tour Jean Nouvel, inaugurée en 2018 et qui abrite moult entreprises.

Sylvie ( © Diaphana Distribution)

La petite communauté que filme Guédiguian va être emportée dans une spirale d’échec et de violence qui est celle que vivent leurs semblables à Marseille, en France, sur la planète.
La radiographie que fait Guédiguian de sa ville, de son pays, du monde contemporain, est à la fois réaliste – dans Marseille, il y a des migrants qui ne sont évidemment pas les bienvenus (3), des femmes qui portent le hidjab et le niqab, des militaires du plan Vigipirate chargés de parer à toute attaque terroriste -, mais aussi tragique. Le film est sombre.

Il est vrai que le cinéaste compose un mélodrame, mais on pourra quand même regretter qu’il force parfois un peu trop le trait et se laisse aller à des explications fort démonstratives. Je pense à toutes ces tuiles qui tombent les unes après les autres sur la tête des protagonistes, aux insultes inlassablement répétées de Bruno et Aurore à l’encontre de Nicolas et Mathilda, qui ne sont à leurs yeux que des ratés, des nuls, des minables…
Guédiguian tombe parfois dans la caricature… un peu comme Todd Phillips dans son dernier film-événement.
Le discours macronien relayé fièrement par Bruno prête à sourire tant il est appuyé. À titre de comparaison, la référence au « premier de cordée » dans Rêves de jeunesse d’Alain Raoust, film sorti il y a quelques mois, était plus subtil et n’était pas moins efficace pour autant.

Cela dit, dans Gloria Mundi, l’issue du drame sera relativement positive. Le climat du film a une dimension rayonnante, grâce notamment à la lumière solaire qui inonde la cité phocéenne. Celle-ci n’est ni le Roubaix froid d’Arnaud Desplechin – nocturne, malgré ses quelques lueurs -, ni dans le Gotham totalement glauque de Joker.
Guédiguian porte un regard dur sur la société, mais, comme il se plaît à l’affirmer, le réalisateur reste d’un optimisme gramscien – celui de la volonté, qui est allié au pessimisme de la raison –, animé d’une fibre communiste. On n’est donc pas, résolument pas dans un implacable constat de type célinien : « Le malheur en tout ceci c’est qu’il n’y a pas de « peuple » au sens touchant où vous l’entendez, il n’y a que des exploiteurs et des exploités, et chaque exploité ne demande qu’à devenir exploiteur. Il ne comprend pas autre chose. Le prolétariat héroïque égalitaire n’existe pas » (4).

Daniel et Gloria ( © Diaphana Distribution)

La religiosité traverse [Sic Transit] Gloria Mundi. Le titre en atteste bien sûr, et les croix accrochées aux murs de certaines chambres ne passent pas inaperçues.
Et il y a le personnage de Daniel, sortant de la cellule où il était reclus comme un anachorète autant que comme un taulard, écrivant de brefs poèmes – et ce sont les haïkus qui donnent explicitement la couleur noire au film (5). Daniel est un solitaire et, à Marseille, il se sent comme un étranger. Il ne reconnaît plus son monde et en même temps, le monde qu’il a connu et qui n’était pas beau à voir et à vivre n’a pas changé à ses yeux. Daniel vit à l’ancienne – il va voir des péripatéticiennes ; il ne navigue pas sur internet pour passer du bon temps. Il n’y a pas de grande différence pour lui entre la prison et le monde dit libre : « Dedans, dehors, pour moi c’est pareil », affirme-t-il. La société est une prison pour Daniel – comme pour ces étrangers qu’il côtoie dans le modeste hôtel marseillais où il loge.

Même s’il est habité de bout en bout, Gloria Mundi ne trouve sa véritable force qu’en ses dernières minutes et péripéties, quand Daniel, homme altruiste et discret, qui est à la fois le Sage et le Juge du film – son prénom est biblique – tranche de façon surprenante le nœud gordien du drame et se sacrifie pour le bien de son entourage – comme il l’avait déjà fait, longtemps auparavant, pour celui de Sylvie. Pour sauver Gloria, lui donner un avenir qu’il imagine et espère radieux, et permettre une renaissance de la famille de Sylvie.

Mémorable est le regard-caméra de celui qui est retourné là d’où il venait, et qui regarde, interpelle le spectateur que nous sommes, à travers l’oeilleton, non de la caméra, mais de la porte de sa – nouvelle ? – cellule. Et ce, alors que le battement du début du film reprend… Celui de l’existence de Gloria, mais aussi, liée à elle, celui du calvaire de Daniel… « J’avais beau arracher les aiguilles de ma montre, le temps ne s’arrêtait pas ».
Un plan ultime s’inscrivant dans la lignée de celui, fameux, de Monika d’Ingmar Bergman (1954).

Notes :

1) La Messa da Requiem de Giuseppe Verdi, dirigée par Arturo Toscanini. Il est étonnant de voir, dans les Cahiers du Cinéma, Robert Guédiguian et le chroniqueur du film mentionner Bach pour le début et la fin du film ; c’est une erreur, semble-t-il (numéro 760, novembre 2019, pp. 18 et 24). Le seul autre musicien classique dont se sert le réalisateur est Maurice Ravel.

2) Sabrina Guintini, « Robert Guédiguian : “Un film est une réunion de famille” », La Marseillaise, 27 janvier 2019. http://m.lamarseillaise.fr/culture/cinema/74581-robert-guediguian-un-film-est-une-reunion-de-famille

3) Dans son précédent film, La Villa (2017), Guédiguian avait déjà tourné sa caméra vers les migrants, de façon même plus appuyée.

4) Lettre de Louis Ferdinand Céline à Élie Faure, 2 mars 1935.

5) « Mon coeur est violé comme l’iris, noir comme le charbon ». « Un vol d’étourneau. Le ciel s’emplit de noir, c’est le moment » [C’est moi qui souligne en ces transcriptions].

Infos :

* À la dernière Mostra de Venise, Ariane Ascaride a reçu le prix d’interprétation féminine pour son rôle (celui de Sylvie) dans Gloria Mundi.

*  Parmi les acteurs qui jouent dans le film et qui sont des compagnons de route de Robert Guédiguian, on peut citer par ailleurs Jean-Pierre Daroussin (Richard) et Gérard Meylan (Daniel).

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A propos de Enrique SEKNADJE

2 comments

  1. Enrique SEKNADJE
    Author

    Bonjour Géraldine. Il est bien précisé dans l’article que Mathilda et Aurore sont demi-soeurs. Dire que l’une est l’aînée n’est pas une rectification, mais une précision 🙂
    Par ailleurs, Daniel est bien un “beau père” pour Aurore – en tant, donc, que père de la demi-soeur de celle-ci… c’est-à-dire père de Mathilda. Précisément, il est un “parâtre”.
    Cordialement.

  2. Géraldine

    Bonjour, petite rectification à votre article : Mathilda est l’ainée des 2 sœurs (son père est JP Darroussin) et G.Meylan le père de sa demi sœur, non son beau-père 😉

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