Étonnement : The Sadness sort sur les écrans français. Amusement : The Sadness sort le dernier jour de la fête du cinéma. Bon appétit !

The Sadness est une anomalie. Une anomalie dans l’air du temps puisque, à l’image des deux fantastiques The Raid, c’est un film asiatique dirigé par un « gweilo », soit, selon la langue cantonaise, un individu de race caucasienne bien décidé à œuvrer, avec des capitaux asiatiques, dans le cinéma de genre de ce coin du globe terrestre. Garreth Evans, réalisateur émérite des Raid est gallois. Rob Jabbaz, derrière The Sadness, est, lui, canadien. Vive l’International !

Pour autant, l’identité-même de ces films est essentiellement asiatique. Les Raid s’inscrivent dans une tradition de films d’action asiatiques où l’exploit physique in situ relève de la profession de foi. The Sadness, lui, se rattache plutôt à une certaine catégorie de niche, la fameuse « catégorie 3 », soit ces films hyper craspecs et offensifs dont Herman Yau fut un temps le héraut, via notamment deux pellicules à l’empreinte indélébile, Ebola Syndrom et The Untold Story.

Et on retrouve dans The Sadness la même vigueur offensive des premiers films d’Herman Yau, cette même ferveur à illustrer le plus graphiquement possible les pires offenses, dans un geste politique qui a à voir intimement avec la provocation punk. C’est ici, par exemple, une scène de carnage total dans le métro, avec veine principale ouverte en gros plan et jet de sang spectaculaire. Le rire sardonique n’est jamais loin, mix de distanciation jubilatoire caricaturale et premier degré graphique jouissif. The Sadness sait être gore, avec plaisir.

Mais tout comme chez Herman Yau, rien n’est ici gratuit. Le film s’ouvre sur une romance d’appartement. Des plans à la Wong Kar-wai, plongé sur un couple au réveil, amoureux, s’engueulant doucereusement, s’accompagnant au travail, s’excusant de leur propre maladresse. L’entame du métrage (et sa photographie) est sublime. Tout concorde à faire pénétrer notre regard dans l’intimité de ce couple qui se retrouve séparé par son propre quotidien, puis bien vite par l’épidémie sexo-carnassière qui éclate.

Ici commence le véritable enjeu du film. Une fois séparé, le couple vise à se réunir, le métrage suivant la trajectoire des deux personnages à travers l’enfer, jusqu’à une grille finale les séparant, pour l’instant ou l’éternité.

© Machi Xcelsior Studios

On peut déplorer dans l’écriture-même du film un déséquilibre émotionnel. Finalement, l’épopée du jeune homme est en pointillé comparé à celle de la jeune femme. Au moins en terme de strict ressenti, sur la longueur. Mais le jeune homme aura droit à quelques scènes marquantes, voire même à la scène la plus signifiante et troublante du métrage. Alors qu’il tente de rejoindre sa belle, le jeune homme croise une poignée d’infectés torturant un autre homme. Et alors que notre héros fait fuir les assaillants, la victime lui reproche son geste, arguant qu’elle était prête à jouir.

On touche ici-même au cœur du projet The Sadness : dénoncer la complète réification proactive des corps dans nos sociétés modernes, comme plongées dans un élan de consommation telle qu’elles se consomment elles-mêmes, cannibales de leurs propres êtres. La frénésie n’est ici pas seulement meurtrière, mais aussi sexuelle. Chacun s’entend pour abuser de l’autre, qu’il soit mangé comme abusé sexuellement. Plus rien n’est sanctuarisé, la notion de liberté n’a plus de borne, de limite. Je te veux, je te baise, je te mange.

Comme l’œuvre zombiesque de George Romero, le body horror cher à David Cronenberg ou les catégories III d’Herman Yau, le cinéma de Rob Jabbaz, infiniment politique et offensif, à travers ses outrances graphiques, interroge, au delà de notre regard, notre acceptation du réel. Qui suis-je pour accepter cela ? Quelle société humaine peut accepter cela ? Quel monde voulons-nous construire ensemble ?

© Machi Xcelsior Studios

L’argument de frénésie sexuelle renvoie inévitablement au Frissons de David Cronenberg où un parasite plongeait tout un immeuble ballardien dans une orgie meurtrière. Mais un élément fondamental twiste littéralement The Sadness : c’est un film « covidien ».

Tourné pendant que l’épidémie du Covid accablait notre monde fini (puisque notre espace vital a une limite), hanté même par cette épidémie (voir ce plan macabre sur un masque abandonné gisant sur le bitume), The Sadness « upgrade » l’offense faite par tous les cinéastes cités dans son dernier acte quand le docteur (figure d’autorité s’il en est) s’autorise lui aussi à abuser du corps de la jeune femme pour ses expériences « justifiées » et « justifiables », nous renvoyant à l’argument d’autorité utilisé par le pouvoir en cas de force majeur (on pense forcément à la vaccination à marche forcée pratiquée pour le Covid).

© Machi Xcelsior Studios

Entendons-nous bien, The Sadness n’est pas une condamnation de la politique de lutte contre le Covid. Mais il interroge chacun sur sa compréhension d’une telle menace, dans un élan graphique qui tente de nous faire prendre conscience de tous les tenants et de tous les aboutissants. Avec la singularité politique que tout cela implique. En cela, The Sadness prend autant de risques qu’un Salo en son temps.

Si Pasolini osa l’élan sadien pour dénoncer la société de consommation bâtie sur les fondations du fascisme, The Sadness poursuit l’acte offensif en liant cannibalisme sexuel et potentat sanitaire. Nulle réponse dans ces métrages, juste une question finale qui demande au spectateur une réponse dans son intimité.

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