Maxime Matray et Alexia Walther – « Affection affection »

«C’est pas si important de tout comprendre.»

Il y a, dans certaines nouvelles d’Henry James, un fantastique singulier dont la vocation n’est pas d’effrayer mais d’intriguer. Ainsi, dans La Vie privée (1892), Lord Mellifont s’efface littéralement lorsqu’il quitte la société: il «disparaît», sans laisser de traces, pour ne réapparaître qu’en compagnie d’autres personnages. Dans Les Amis des amis (1896), l’héroïne tente en vain de faire se rencontrer deux de ses proches, sans succès, car les circonstances, contretemps et quiproquos, l’en empêchent systématiquement, de manière mystérieuse. Pour ces récits, James a lui‑même évoqué sa volonté de représenter un «fairy‑tale side of life», une forme de féerie naturaliste où la narration infléchit, par touches discrètes, la vraisemblance de l’histoire contée.

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On comprend dès lors le goût des réalisateurs de la Nouvelle Vague pour Henry James: chez Truffaut, qui l’a directement adapté avec La Chambre verte (1978), mais aussi chez Rohmer, amateur des jeux du hasard, ou chez Rivette et son attrait pour les apparitions et disparitions de personnages. Dans Le Rayon vert (1986), Delphine trouve régulièrement sur sa route des cartes à jouer dont elle cherche à interpréter le sens. De Céline et Julie vont en bateau (1974) à L’Histoire de Marie et Julien (2003), le cinéma de Rivette est ainsi peuplé de figures fantomatiques qui s’effacent temporairement du récit pour mieux resurgir là où on ne les attendait plus.

C’est ce bruissement de références qui peut venir à l’esprit lorsqu’on visionne le beau film fragile d’Alexia Walther et Maxime Matray, Affection affection. Il s’agit de leur second long métrage, après le remarqué Bêtes blondes (2018), comédie étonnante dont nous avions rendu compte pour Culturopoing. Si le ton d’Affection affection se révèle différent, moins survolté, l’esprit demeure pourtant similaire: «C’est quelque chose de l’ordre de la vandalisation qu’on a toujours en tête: essayer d’être naturalistes un moment et puis contrarier cela en envoyant un coup de pied», nous confiait déjà Maxime Matray à l’époque.

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L’histoire est celle de Géraldine (Agathe Bonitzer), dite «G», qui vit dans une petite ville de la Côte d’Azur. Employée municipale au service des parcs et jardins, elle entretient une relation avec le maire (Christophe Paou) et s’improvise détective lorsque la fille de ce dernier (Clémentine Kaul‑Surdez) disparaît soudainement. Parallèlement, la mère de G (Nathalie Richard, dont la présence tisse un lien discret avec le cinéma de Rivette) réapparaît après dix‑sept ans d’absence. À mesure que G mène son enquête, d’autres disparitions surviennent dans son entourage, dont celle d’un petit chien blanc.

Avec G, tout au long de son parcours, nous sommes confrontés à ces signes qui lui parviennent, trouent le réel, le rendent flou et en estompent le sens: pièce trouvée au sol, pierre de quartz, signes du zodiaque, mystérieux serments… Jusqu’à cette phrase issue du célèbre poème de T.S. Eliot, Les Hommes creux: «This is the way the world ends», taguée sur un mur devant la maison du maire. On en connaît la conclusion: «C’est ainsi que finit le monde / Pas sur un boom, mais sur un murmure.» Car Affection affection est avant tout un film paradoxal de douce fin du monde. G s’enfonce dans un récit qui s’effiloche, où elle perd progressivement pied, tel un Marlowe au féminin glissant au ralenti dans un rêve éveillé.

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Le cadre du film est lui‑même empreint d’une belle étrangeté: celui d’une Côte d’Azur hivernale et dépeuplée. G y circule sur des plages et dans des rues vidées de leurs habitants comme de leurs touristes, des espaces presque abandonnés, dont le vide devient légèrement inquiétant. Il convient de souligner le remarquable travail de Pauline Sicard à la photographie, pour qui il s’agit du premier long métrage. La lumière n’est pas celle, habituelle, des films tournés dans cette région — loin des teintes éclatantes de La Piscine — mais une ambiance constante de fin de journée mélancolique, en harmonie avec la langueur des rares personnages qui évoluent dans ces lieux.

Henry James privilégiait la perception à l’action, la répétition des motifs à leur variation. Il affectionnait la circularité de récits où, en définitive, c’était «comme s’il ne s’était rien passé», selon une formule que l’on entend dans Affection affection. Évoquant à la fois le fantastique inquiet du quotidien jamesien et les jeunes femmes disparues des films noirs, non sans humour, Affection affection s’impose comme un film ludique et joueur, où le mystère affleure sans jamais se fixer ni se livrer complètement à l’image. Il ne s’est peut‑être, au fond, rien passé; mais des fils se sont tissés entre une jeune enquêtrice et sa mère, entre des vivants et une morte noyée, entre l’écho lointain d’un monde angoissant et le murmure doux et persistant de ce film singulier.

(Sortie en salles le 15 avril 2026)

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Entretien avec Maxime Matray et Alexia Walther à l’occasion de la sortie de Bêtes Blondes

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