Dans une petite ville américaine en apparence bien tranquille, le lycéen Pete Brady voit sa vie basculer face à d’étranges événements. Des adolescents sont tués, plusieurs jeunes adoptent un comportement inexplicable, tels des somnambules, devenant subitement violents. Ses investigations le mènent vers un institut scientifique dirigé par Gwen Parkinson, qui y mène de mystérieuses expériences sur les animaux, mais aussi sur les humains. Elle a besoin de volontaires. Lui a besoin d’argent.

Il arrive parfois que les plus belles surprises naissent de déceptions. La première séquence de Dead Kids s’ouvre sous les auspices du poncif du cinéma de genre : un étudiant seul chez lui, un bruit, l’électricité qui faiblit, la lumière qui clignote. Des notes synthétiques inquiétantes. Il prononce un nom familier en descendant l’escalier, s’attendant à voir apparaître un visage connu. Puis c’est le meurtre, en ombre chinoise. Le spectateur s’est déjà fait à l’idée d’un film de tueur fou et anticipe déjà un twist final révélant l’identité du psychopathe. Mais rapidement, il doit se rendre à l’évidence : la fausse piste est moins une qualité de scénario que l’humeur du film lui-même. Elle tient aux mirages de son atmosphère. Dead Kids passe rapidement du slasher au film de savant fou, dans la lignée des Docteur Mabuse. Il s’ouvre avec ses petits meurtres graphiques, ses étudiants fêtards et son flic largué pour mieux nous égarer. Dès la première demi-heure, lorsque le meurtrier retire son masque, on comprend que Dead Kids nous mènera ailleurs. L’amateur de rythme trépidant en aura pour ses frais, car Michael Laughlin, plutôt que d’enchainer frénétiquement les péripéties, peaufine une inquiétante étrangeté de plus en plus invasive.

© Powerhouse Indicator

Pas de doute, nous sommes bien dans l’univers de l’Ozploitation, celui d’Arlequin, Soif de Sang, Snapshot ou Patrick. Cette fois, ça n’est pas le mythique Everett de Roche qui signe le scénario, mais le tout jeune Bill Condon, futur réalisateur des magnifiques Sister, Sister et Gods and Monsters (dont la suite de la carrière ne confirmera malheureusement pas les promesses). L’œuvre est en somme caractéristique des productions fantastiques australiennes de Hemdale, société de production britannique fondée par l’acteur David Hemmings (Hem) et John Daly (Dale). Bien qu’américain (il est notamment producteur de Macadam à deux voies de Monte Hellman), Michael Laughlin tournera beaucoup en Australie. Dead Kids devait être le premier volet d’une trilogie. Mais le pourtant excellent Strange Invaders (1983) n’aura pas suffisamment de succès pour que le cinéaste lui offre un troisième opus.

© Powerhouse Indicator

La différence de sensibilité entre le cinéma de genre américain et australien se lit directement dans l’écart entre ses deux titres : Dead Kids d’un côté, Strange Behavior de l’autre. Le premier évoque quelque chose de brut, de froid, presque désenchanté, là où le second relève d’une logique bien plus commerciale, typique du cinéma d’exploitation américain, cherchant à appâter par une promesse accrocheuse. Ce glissement n’est pas anodin, car il reflète précisément le décalage à l’œuvre dans le film lui-même. Tout, dans son ouverture, annonce une œuvre d’épouvante typiquement américaine — un cadre suburbain, une menace et violence latentes — mais le film bifurque rapidement vers un tout autre territoire esthétique. Là où l’horreur américaine du début des années 80 privilégie l’efficacité, le rythme soutenu, le montage cut et la montée de la tension, Dead Kids adopte une temporalité beaucoup plus étirée, presque contemplative, qui dure et se ressent. Le récit s’autorise des silences, des plages de flottement, et accorde une attention inhabituelle aux personnages, instillant une mélancolie sourde plutôt qu’une peur immédiate. Si l’on excepte les emblèmes du mal, et en particulier le machiavélique personnage de Mrs Parkinson lisible du début jusqu’à la fin comme LA méchante du film (la toujours aussi fascinante Fiona Lewis qui s’en donne à cœur joie) Dead Kids se détache souvent des poncifs.

© Powerhouse Indicator

Cette différence se confirme pleinement dans la caractérisation sensible et nuancée des jeunes protagonistes, loin des stéréotypes de l’adolescence américaine, trop souvent réduite à des archétypes — des corps voués à devenir des victimes, dominés par leurs pulsions et leurs blagues salaces, ou leurs enjeux « coucher, pas coucher »: tu blagues, tu baises, tu meurs. Ici, les héros existent avec une véritable épaisseur émotionnelle : fragiles, hésitants, humains. On croit à leur présence, à leur quotidien, à leurs doutes. Les relations qui les unissent en témoignent, qu’il s’agisse des liens amicaux ou des rapports familiaux — notamment la relation père-fils, traitée avec une retenue et une sincérité rares dans ce type de production. Le film n’oublie pas non plus les seconds rôles, souvent touchants, comme celui de Barbara, nouvelle compagne du père, toute en pudeur silencieuse et en candeur trompeuse, incarnée par une fabuleuse Louise Fletcher en contre-emploi.Cette authenticité affective de Dead Kids renforce encore sa singularité. Le cinéaste situe son intrigue dans une dimension presque parallèle, dans un pays entre l’existant et l’imaginaire : intégralement tourné en Nouvelle-Zélande, notamment à Auckland et dans ses environs, Dead Kids se déroule pourtant dans la petite ville étasunienne fictive de Galesburg, Illinois. Le résultat est une œuvre hybride, dissonante, qui déjoue les attentes, et qui, sous couvert d’épouvante, propose en réalité une expérience bien plus lente, trouble et introspective. Qu’on ne se méprenne pas, Dead Kids distille de vrais moments d’angoisse. Mais il le fait avec subtilité et parcimonie, notamment grâce à une astucieuse utilisation du montage alterné qui laisse dans l’attente, augmente le suspense.

Dans un superbe cinémascope, la photo de Louis Horvath, pourtant habitué au pur cinéma d’exploitation fantastique ou érotique pour ne pas dire aux séries Z (il est notamment l’un des chefs op fidèles d’Al Adamson), d’une insidieuse beauté, participe à cette sensation de glissement, faisant briller des fragments de couleurs vives dans la nuit, à l’instar de cette arrivée dans un snack où les néons contrastent avec le reste du plan. Autre grosse surprise, avec une partition d’une épure étonnante, Tangerine Dream revient à la veine expérimentale de ses débuts comme Zeit ou Alpha Centauri. L’absence de leitmoviv entêtant à la Sorcerer ou La Forteresse noire pourrait décevoir et pourtant la musique immerge dans une angoisse cosmique et la douceur illusoire, contribuant énormément au flottement général.

© Powerhouse Indicator

En privilégiant le son direct, en s’attachant au présent des individus et à la simplicité de leur quotidien, le film renforce une sensation d’authenticité qui rend le surgissement du fantastique d’autant plus troublant, comme s’il émanait directement d’un léger dysfonctionnement du réel. Lorsqu’il filme la petite ville et les murs blancs de l’institut, Michael Laughlin suit une démarche très proche de celle du David Cronenberg de Frissons, Chromosome 3 ou Rage, Le fantastique ne surgit pas comme une rupture, mais comme une continuité du réel, dans toute sa froideur — sa dérive logique vers la folie. Il s’opère ainsi un glissement imperceptible, au point que les personnages acceptent sans véritable résistance les épreuves qu’ils traversent, sans même interroger leur caractère surnaturel ou impossible. Ils les vivent : ils les croient.

© Powerhouse Indicator

Qu’une séquence d’automutilation ait été censurée dans plusieurs versions (et notamment en Angleterre par crainte qu’elle puisse être imitée par les adolescents) est révélateur. Cette censure entre en résonance directe avec ce que suggère déjà l’expression «Dead Kids» troublante et lourde de symboles. Ces “enfants morts” ne désignent pas seulement des victimes, mais semblent renvoyer à une jeunesse déjà altérée, comme vidée de sa vitalité, suspendue dans un état intermédiaire entre vie et disparition. C’est ce que poursuit aussi cette idée de savant fou voulant « télécommander » la jeunesse, symbole d’un monde adulte refusant aux teenagers leur droit à l’altérité. Dead Kids cultive une opacité poétique qui engage une lecture intérieure du malaise. On pense alors à un autre titre plus musical, celui des Kindertotenlieder (le chant des enfants morts) de Gustav Mahler qui ne méditait pas seulement sur l’événement tragique de la mort des enfants mais sur un sentiment diffus de perte et d’absence. On retrouve quelque chose de cet ordre dans le film : une mélancolie discrète, une angoisse qui ne passe pas uniquement par la menace extérieure, mais par un malaise plus profond. En creux, Dead Kids ne se contente pas de raconter une histoire inquiétante : il capte un état, une émouvante fragilité de l’adolescence. Une manière de déplacer l’horreur vers une zone plus sensible, plus ambiguë, où elle devient moins spectaculaire qu’existentielle.

CONTENUS BONUS ÉDITION LIMITÉE INDICATOR 4K UHD

  • Nouvelle restauration 4K HDR à partir du négatif original par Powerhouse Films
  • Présentation UHD 4K (2160p) en Dolby Vision (compatible HDR10)
  • Deux versions du film : la version cinéma australienne originale Dead Kids (102 min) et la version cinéma américaine Strange Behavior (100 min)
  • Audio mono original
  • Commentaire audio avec le réalisateur et co-scénariste Michael Laughlin et le cinéaste David Gregory (2014)
  • Commentaire audio avec le co-scénariste Bill Condon et les acteurs Dan Shor et Dey Young (2008)
  • Interview de l’acteur Michael Murphy (2026)
  • Lasting Bonds (2026) : l’actrice Fiona Lewis revient sur la production du film
  • An Actor’s Dream (2026) : interview de l’actrice Dey Young
  • The Effects of « Strange Behavior » (2014) : interview du spécialiste maquillage effets spéciaux Craig Reardon
  • A Very Delicious Conversation with Dan Shor (2016) : longue interview de l’acteur tournée à Central Park, New York
  • Podcasting After Dark: Dan Shor (2024) : extraits d’une interview audio couvrant sa carrière
  • Not Quite Hollywood: Antony I Ginnane (2008) : interview du producteur pour le documentaire de Mark Hartley sur le cinéma australien
  • Lightning Strikes (2026) : nouvelle présentation d’une interview de 2004 avec Ginnane à propos du film
  • Perfect Strangers (2026) : analyse par le spécialiste du cinéma australien Stephen Morgan
  • Bande originale isolée
  • Bandes-annonces cinéma originales
  • Commentaire de bande-annonce par Patton Oswalt (2023, 4 min)
  • Galeries d’images : matériel promotionnel, photos publicitaires et coulisses
  • Livre exclusif édition limitée de 80 pages avec un nouvel essai de Paul Duane, un extrait inédit des mémoires du producteur Antony I. Ginnane, des interviews d’archives de Michael Laughlin, Michael Murphy et du groupe Tangerine Dream, ainsi que le générique complet du film

Disponible en Blu-Ray et UHD chez Powerhouse. Sous-titres anglais disponibles 

© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).

A propos de Olivier ROSSIGNOT

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.