De son premier long-métrage solo en tant que réalisatrice, après avoir collaboré avec Miguel Gomes comme co-scénariste dans Grand Tour et co-directrice dans Journal de Tûoa, Maureen Fazendeiro ré-invente le film géographique en redessinant les frontières de l’Alentejo, au sud du Portugal, une terre de songes et de rêves enfouis, de souvenirs et de mythes, une terre qui pense par ses anciens, une terre racine d’un passé archéologique à la fois sous-terrain et aérien (par la présence d’immenses dolmens). Puis de cette terre jaillira sa mémoire collective, et face à elle, cette nature immuable traversant les âges au gré des révoltes et des reconsidérations géo-sociales. Au cours de la fluctuation des saisons, les paysans abreuvent leurs bêtes, les histoires du village traversent les âges, et de ce si court film (1h23), au croisement des mondes, un petit miracle d’une poésie du temps et de l’espace, une contemplation déchronologique où les époques se confondent, se répondent, dans un amalgame pacifiste qui transcende.

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Il y a indéniablement du Pierre Créton dans les saisons de Fazendeiro, on repense indéniablement aux Sept Promenades de Mark Brown ou, avant lui, à Un Prince, dans cette capacité à filmer l’humain par le prisme de cette nature qui, à la fois, se refuse de vieillir, et de mourir, cette nature qui accompagne le destin des hommes tout en les contraignant, mais qui survit, et survivra à travers le temps, qu’importe la destinée de ceux qui osent la dompter. Car si les histoires sont belles, les chansons traditionnelles en merveille, c’est bien la sidérante beauté de cette nature qui enfouit (d’où l’archéologie), qui se disperse (la séquence finale des rhizomes), qui conduit (par le fleuve), qui nourrit (par son herbe fraîche), qui illumine. Nous voilà circonspects de cette réalité si réelle, si naturelle, désarmante de beauté simpliste, et magnifiée par la caméra de Fazendeiro qui sait regarder, observer ce monde qui se joue devant elle, des bêtes aux paysans, de la femme-rêve au condamné, de ces gamins en représentation de l’avenir à ces vieillards en fantômes du passé : chaque personnage ne se confronte pas au monde, il le pénètre, s’y synchronise dans une invariabilité du temps et des espaces. La nature certes, mais le langage n’est pas en reste. Ici, dans sa complexité et la variation de ses formes, les histoires sont chantées, contées, dictées, cette correspondance allemande des années 40 avec son histoire d’amour enfouie dans la littéralité scientifique, ce face-à-face féérique entre le pèlerin et la cantatrice, il n’y a pas de séquence qui s’additionne, mais une osmose qui s’agrège dans la plus pure tradition du cinéma poétique portugais (de Pedro Costa bien sûr au plus punk João Pedro Rodrigues en passant par le récent L’arbre de la connaissance d’Eugène Green).

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Dans cette bataille des sens, où le son, et son absence salutaire de longs discours, se confond avec l’eau qui coule, le vent qui souffle et les bêlements des bêtes pâturant, Les Saisons nous transcende dans un espace-temps où la quiétude n’est pas synonyme de platitude (avec toute sa lecture révolutionnaire terrienne), où la beauté du temps qui passe ne se transforme pas automatiquement en nostalgie passéiste. C’est un objet cinématographique rare, qui pense avant d’écrire, filme avant d’inventer, et se déploie, le plus naturellement du monde, dans la contemplation d’un monde traversant les âges, où début et fin se confondent dans une intemporalité régénératrice, puisant dans ses racines enfouies pour surgir, à nouveau, en illumination du futur.
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