Il n’y a plus qu’une brosse à dents dans la salle de bain. Pierre a quitté Paul, du moins est-il parti sans explication. Laissant Paris derrière lui, il conduit son Alfa Romeo sans but précis, traversant villes et campagne avec la volonté d’être libre. Son parcours peut se dessiner sur une carte routière et se ponctue d’échanges sexuels et d’improbables rencontres. L’application qu’il utilise permettra peut-être à Paul de retrouver sa trace.

Prendre la première à gauche puis la troisième encore à gauche puis à droite, peu importe, se perdre, allumer le GPS, l’éteindre, se connecter à Grindr, aller au gré des envies. Le voyage de Pierre est un fantasme, celui du départ, de la découverte, de l’inconnu. Jérôme Reybaud le met en images sous la forme d’un conte initiatique dont chaque épisode fait avancer le récit. Les rencontres ne sont pas nécessairement bienveillantes ou heureuses mais le parti pris narratif leur donne chaque fois un jour positif. La démarche du cinéaste est faussement candide, souvent drôle, toujours humaniste.

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Constitutive du voyage, la caméra accompagne le mouvement, le devance ou s’en détache en se faisant tour à tour discrète ou plus présente. Pour exemple, ce plan séquence nocturne montrant Pierre (Pascal Cervo) et Diane (Fabienne Babe) évoluant en parallèle : elle chante dans une maison de retraite tandis qu’il marche dans le parc. Après avoir pris le temps de les accompagner, combinant intérieur et extérieur dans le même plan, le cinéaste prend soudain la liberté de regarder ailleurs avant de retrouver ses personnages. Ce regard transforme le spectateur en complice et en compagnon de route. Cette connivence permet de tout envisager et de vivre le film comme une aventure.

À l’apparente simplicité des images, le film oppose des dialogues très écrits dont la richesse est source de contrastes. Les rencontres fortuites ou volontaires prennent alors une tonalité particulière : le jeune Matthieu est coiffé comme un footballeur mais parle comme un livre, la voleuse se fait philosophe, la libraire se montre flagorneuse, chacun apparaissant puis disparaissant (et revenant parfois) sans en dire davantage (le boucher et son fils, la riveraine en colère, le commercial…).

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D’absurdes confrontations en recherches croisées, les répliques littéraires et la géographie changeante dessinent le tracé d’un voyage physique et mental aux courbes douces. Transformé en messager allant rejoindre les Alpes pour livrer un mystérieux colis, Pierre semble avoir atteint l’état de légèreté auquel il aspirait tout en s’ouvrant à de possibles retrouvailles. Permettant à chaque personnage d’exister pleinement, Jours de France construit pour le spectateur un chemin de rêveries qui explore la richesse de l’échange et met en lumière la capacité de partage de chacun.

Pascal Cervo offre à son personnage sa silhouette sans âge et son jeu sans emphases. Sous ses traits, Pierre est un miroir, un double de cinéma, un héros ordinaire au destin singulier. Les autres comédiens l’accompagnent le temps de quelques scènes. Fabienne Babe, Laetitia Dosch, Nathalie Richard, Florence Giorgetti, Jean-Christophe Bouvet et tous les autres existent chacun pleinement et donnent au casting la cohérence d’une troupe.

Pour son premier long métrage de fiction, Jérôme Reybaud signe avec Jours de France un road movie mélancolique et doux dont le traitement naturaliste rend l’improbable visible. C’est le souffle romanesque de l’histoire racontée qui emporte, entre le « il était une fois » et le « on dirait que », là où tout est possible.

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