Immense, instable, insaisissable, la République démocratique du Congo s’étend sur plus de deux millions de km2, de l’embouchure du fleuve Congo jusqu’à l’intérieur du continent africain. En toute logique, une nation aussi grande recèle forcément une nombreuse variété de richesses minières. Le coltan, utilisé pour fabriquer les écrans tactiles des téléphones mobiles, le cuivre, le cobalt, l’or et le cuivre, pour n’en citer que quelques-uns, composent le sol du quatrième pays le plus peuplé d’Afrique. Une opulence dont ne bénéficie cependant pas la population, les différents régimes politiques depuis celui du dictateur Mobutu se montrant avides et prioritaires via un système de corruption.

La région du Katanga, riche en diamants, produit aussi du charbon – Makala en swahili -, combustible particulièrement prisé par les population et qui leur sert à palier aux coupures de courant quotidiennes. Kabwita, jeune villageois, vit dans cette province située au sud de la République démocratique du Congo, avec son épouse et leurs enfants. Avec pour seules ressources ses bras, la brousse environnante et une volonté de fer, il espère subvenir aux besoins de sa famille en créant son propre charbon. Il s’engage sur les routes avec son vélo chargé du fruit de son travail afin d’aller le vendre à Kolwezi.

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En filmant le périple de ce jeune homme courageux, Emmanuel Gras continue dans la veine sociale déjà présente dans Bovines et 300 hommes, faisant ainsi de Makala son troisième long-métrage documentaire. Décrire les conditions de vie de Kabwita permet d’évoquer l’exode rural et la place de la religion, le courage et l’espoir en un avenir plus prometteur dans un pays que les politiques laissent à l’abandon. « Débrouillez-vous », répond Mobutu à la secrétaire qui lui fait remarquer qu’ils sont passés du point 14 au point 16 alors qu’ils rédigent la constitution. Depuis, le système D congolais est désigné comme étant l’article 15. Cette tendance à la débrouille, Emmanuel Gras l’illustre avec minutie et respect. Jamais sa caméra ne se fait intrusive, aucun voyeurisme ne vient entacher sa démarche, même lorsqu’il suit Kabwita dans l’intimité de sa famille. Le but du réalisateur reste de montrer comment un homme en arrive à parcourir des kilomètres à pied, en traînant un vélo chargé comme un baudet, pour assurer le minimum vital à ses proches.

Par là, Emmanuel Gras met en évidence l’écart entre la population vouée au labeur le plus harassant et une élite politique qui ne pense qu’à ses seuls profits. En un seul plan, il souligne cette rupture : Kabwita, en amorce, tourne le dos à une affiche géante vantant l’œuvre de Joseph Kabila, l’actuel président de la République démocratique du Congo qui refuse de quitter le pouvoir alors que son mandat est terminé. En s’attachant au récit de Kabwita, il rend aussi sa dignité à un peuple bafoué par des dirigeants irresponsables.

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Makala ressemble à une fausse suite de Félicité, film dans lequel Alain Gomis fait de Kinshasa une parabole d’un monde ultra-libéral d’où peut naître aussi bien l’entre-aide que l’individualisme. Emmanuel Gras, lui, offre un témoignage sur le travail ouvrier et ses difficultés, met en évidence le fossé qui se trouve entre le producteur et le consommateur, le décalage entre le travail fourni et son marchandage. Le documentariste décrit, comme dans le long-métrage d’Alain Gomis, une société inégalitaire où chacun se doit de survivre à sa manière et selon ses propres moyens.

Surtout, Emmanuel Gras ne sacrifie pas son propos sur l’autel du misérabilisme. Il n’agite pas sa caméra dans tous les sens, ne filme pas de façon ostentatoire à l’épaule pour accentuer la réalité sociale des situations qu’il révèle. Si les cadres et la lumière sont soignés, le travail sur le son souligne la difficulté de Kabwita, contraint de travailler en plein air, sous le vent et le soleil. Makala met alors en opposition l’homme et son environnement ainsi que deux modes de vie différents. Kabwita évolue souvent seul dans une nature hostile, la brousse du Katanga, pour finalement passer du milieu rural au milieu urbain, insistant sur le décalage qui existe entre les deux.

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Devant les obstacles que rencontre Kabwita, il serait facile d’accuser le réalisateur de voyeurisme, de donner dans le spectaculaire à bon marché. Emmanuel Gras se pose en témoin, pour rendre compte et non juger ou intervenir d’une quelconque façon comme le prouve l’absence d’une voix off explicative. « Pour moi, le contrat du tournage était que je reste avec lui », annonce-t-il. « Je suis là, derrière ma caméra, je travaille avec lui, je cherche les meilleurs angles pour faire exister son travail, même si c’est évidemment beaucoup moins éprouvant physiquement. La sympathie, au sens de « souffrir avec », que je voulais faire ressentir aussi au spectateur, vient du fait que l’on restait ensemble, pas du fait que je m’arrête et pousse avec lui s’il y avait des difficultés. » Emmanuel Gras arrive à donner de la grandeur à Kabwita, l’expédition commerciale du jeune ouvrier devenant une quête pour une liberté durement gagnée, un chemin de croix vers une certaine indépendance.

Bénéficiant d’une esthétique épurée, et malgré un aspect rugueux que lui confèrent les paysages de la région, Makala s’avère un documentaire riche, aussi beau que libre, une œuvre qui parle avec finesse et respect, loin des clichés, de l’actuelle République démocratique du Congo.

Makala
(France – 2017 – 96min)
Réalisation et direction de la photographie : Emmanuel Gras
Montage : Karen Benainous
Musique : Gaspar Claus
En salles le 6 décembre 2017.

 

A propos de Thomas Roland

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