Un plan fixe. Une ville à l’arrière-plan, en ruines, sous un ciel bleu lavande. Et un son, celui d’un missile faisant hurler l’air en un sifflement aigu et lugubre. Le projectile frappe le sol pour provoquer de nouvelles ruines ; un panache de fumée et de poussière monte dans un ciel globalement toujours aussi bleu mais durablement sali par la guerre, durabilité confirmée par la longueur du premier plan de Collapse (face à Gaza), documentaire de la cinéaste israélienne Anat Even qui s’échine à regarder ce nuage mortel provoqué par le missile. Après ce premier plan, la séquence qui suit saisit tout autant : une certaine forme de quiétude règne dans ce qui ressemble à un quartier de luxe, avec belles maisons cossues et végétation abondante, mais cette quiétude semble paradoxalement inquiétante. Pas un bruit autre que les grondements des bombardements alentour, un silence de mort, littéralement. Nous sommes dans le kibboutz de Nir Oz, l’un de ceux qui ont été ensanglantés par le Hamas le 7 octobre 2023. En un plan et une séquence, Anat Even donne à voir, sans la montrer frontalement (la caméra restera à l’extérieur des maisons du kibboutz et ne peut pénétrer Gaza), la violence terrifiante agissant dans cette région du monde, régie par une anarchie elle-même permise par une cécité généralisée, qu’elle soit institutionnalisée (Israël ne permettant pas le regard dans les ruines du territoire palestinien) ou coupable de la part d’une communauté internationale qui laisse aller en faisant semblant de pousser de hauts cris d’orfraie.

La vie devant les ruines et la mort (©JHR Films)

Ruines et vestiges, donc : c’est tout ce qui reste en cet endroit du Moyen-Orient, entre décolonisation forcée par les armes terroristes du Hamas et pilonnage en régle d’un territoire réduit à l’état de tas de gravats. Dans l’angle mort de l’Histoire, les populations civiles sont mises au ban du regard ; c’est bel et bien cette impuissance que cherche à enregistrer Collapse (face à Gaza), envahi par la guerre mais réduit à seulement filmer ce qui environne le conflit. En cela, il s’agit peut-être d’un film capital sur le monde qui nous est contemporain, témoignage esthétique sur l’impossibilité même du témoignage direct.

L’option choisie par Anat Even réside donc dans la capture de cette périphérie géographique du conflit, sa caméra errant dans le kibboutz déserté par sa population décimée par la mort ou par l’exil (quelques plans saisissants d’une rangée de boîtes aux lettres sur lesquelles sont collées des étiquettes informant de la mort ou de la condition d’otage de leur propriétaire suite aux attaques du 7-Octobre), re-colonisé par les soldats israéliens qui en font une sorte de poste de garde ou par une faune livrée à elle-même et affolée par les tremblements souterrains provoqués par les bombardements mitoyens de Gaza. Si quelques tracteurs s’activent encore sur les terres arables entourant le kibboutz, ces dernières servent également et majoritairement de terrains d’exercices militaires, les chars d’assaut manoeuvrant dans les champs et soulevant d’épais nuages de poussière. Soldats et poussière : la guerre et ses conséquences. Elles envahissent chaque recoin de chaque plan de Collapse (face à Gaza) ; rares sont les plans où un soldat, un véhicule militaire, un lance-missiles (moment encore une fois glaçant de cette arme évoquant une katioucha et balançant à profusion des missiles dont les conséquences se trouvent dans le premier plan du film, décidément symptomatique de sa totalité) ou les conséquences de leurs actions (vacuité des lieux, carcasses calcinées de véhicules, l’insistante poussière) ne sont pas visibles dans le cadre. La force du documentaire d’Anat Even se trouve peut-être d’abord à cet endroit-ci : sans pouvoir témoigner frontalement des exactions de chacune des parties de la région, sans pouvoir filmer les corps meurtris et les ruines, il en exhibe les stigmates certes euphémiques mais non moins évocateurs de la violence de l’époque. De même, la pâte sonore du film semble d’une grande importance, le grondement sourd des pilonnages ne s’arrêtant jamais de se faire entendre. Sans ses effets directs, la guerre est cependant omniprésente.

La guerre vue de loin (©JHR Films)

Quand les images manquent restent aussi les mots ; Collapse (face à Gaza) est ainsi ponctué par la correspondance entre Anat Even et Ariel Cypel, homme de théâtre isréalien vivant en France avec lequel la cinéaste est très amie. Leurs conversations épistolaires, lues en voix off, scandent la colère et les dissensions au sein même de la société isréalienne. Ayant habité le kibboutz Nir Oz dont elle revisite les vestiges comme une âme en peine, Anat Even peut être considérée comme une composante à son corps défendant du système de colonisation israélien (c’est tout du moins ainsi que sont considérés les kibboutzim par les Palestiniens et une partie de la population israélienne) ; exilé de son pays dans lequel il ne se reconnaît pas idéologiquement, Ariel Cypel se trouve à la fois géographiquement loin des exactions et proche d’eux par la pensée et les relations qu’il a tissées avec la population de la région. Les conversations entre les deux intellectuels auteurs du film (Cypel a participé au scénario du documentaire) montrent ains l’inversion de leur distance et de leur proximité simultanées : si l’une est proche de Gaza mais aveugle de ce qui s’y passe, l’autre est loin mais sait ce qui s’y joue avec un sens du détail descriptif assez confondant, la parole d’Ariel Cypel permettant une incarnation assez étonnante des horreurs invisibles. La compassion affronte la colère ; le documentaire met donc en scène une conversation vouée à être rompue puisque liée par des fils profondément antagonistes.

Les bulldozers faisant rempart au regard (©JHR Films)

Au-delà de son habileté à parler d’actes de guerre dont les résultats restent invisibles au regard et d’en rendre les conséquences tangibles, la beauté de Collapse (face à Gaza) se trouve également dans sa façon de montrer qu’Israël n’est pas seulement composé d’une voix unique et belliciste. Anat Even permet aux voix discordantes, dissonnantes voire dissidentes de s’exprimer, permettant une nuance rassurante dans un monde à cran où la simple critique de l’action politique et militaire de l’extrême-droite israélienne au pouvoir passe pour une pensée nécessairement antisémite. La courte séquence durant laquelle la réalisatrice filme la venue tardive, presque deux années après les attaques du Hamas, de Benyamin Netanyahu dans le kibboutz Nir Oz en juillet 2025 contient une partie du propos d’un film assez audacieux. Les cris de protestation de la population isréalienne présente lors de cette visite politique prouve ce qui semble élémentaire mais ne va pas de soi ; le documentaire, en conservant cette séquence, en laissant s’exprimer Ariel Cypel, en exhibant les impossibilités de filmer l’intérieur de Gaza de la part d’une cinéaste elle-meme israélienne, en refusant de demander les aides du gouvernement israélien pour le financement du film, appuie fortement cette idée force : si l’extrême-droite belliciste de Netanyahu gouverne Israël, elle n’est pas représentative de l’ensemble d’une population moins déshumanisée qu’on ne le laisserait penser. De ce point de vue, Collapse (face à Gaza) peut donc être considéré comme un film immanquable pour tenter de comprendre les nuances et la complexité d’une société israélienne contemporaine politiquement et moralement tiraillée.

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A propos de Michaël Delavaud

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