Le cinéma post-11 Septembre états-unien brandissait une imagerie apocalyptique née des guerres (et du terrorisme). C’était aussi une faste période pour Gore Verbinski, avec son remake de Ring et les trois premiers Pirates des Caraïbes. Les temps ont changé. Aujourd’hui, on ne s’est toujours pas prémuni contre les guerres, mais pointent les doutes quant à l’intelligence artificielle, tandis que l’échec commercial et critique de Lone Ranger, Naissance d’un héros (2013) a relégué le réalisateur aux oubliettes hollywoodiennes. Pas des cinéphiles, qui guettaient avec impatience ses stupéfiantes facéties de mise en scène, entre films de studios et projets plus personnels (voire entre les deux). Neuf ans après le fascinant et tentaculaire A Cure for Life, il revient en grande forme avec le fantasque Good Luck Have Fun Don’t Die, comédie SF d’aventure pleine de rage désespérée.

© Entertainment Film Distributors
Dans un diner de Los Angeles débarque un homme (Sam Rockwell) du futur. Il annonce que pour la 117e fois, il recrute une équipe pour sauver le monde d’une IA surpuissante, sous peine de devoir remonter le temps et réitérer le processus avec de nouveau candidats. La mission semble simple : entrer dans la maison d’un gamin prodige du code pour insérer une clé USB (!) dans le système inarrêtable qu’il est en train de concevoir. La réglementation sur la puissance (et la protection) des données, développée seulement quelques années plus tard, empêcherait l’humanité de devenir un bouquet de légumes gavés aux paradis artificiels et au scrolling hypnotique. L’IA existerait de toute façon, avec toutefois moins de pouvoir que celui qui lui a fait décimer le moindre libre arbitre dans le monde d’après. L’histoire personnelle de ses bras (pas si) cassés pourrait même lui permettre d’atteindre son objectif, quitte à en laisser quelques-uns sur le carreau…

© Entertainment Film Distributors
Le film est construit sur cette haletante course contre la montre entrecoupée de flashbacks sur cinq personnages, censés expliquer les actes du présent. D’un côté, il y a la volonté de faire un film à la trame manichéenne limpide, très ancrée dans le cinéma de divertissement des années 80, et de l’autre de le tuner avec des éléments plus actuels issus de la série télé première mouture (façon Lost – Les Disparus ou Prison Break). Cette hybridation donne une patte unique et joliment surannée à Good Luck Have Fun Don’t Die, qui parle de présent en regardant constamment le passé. Le scénario enchaîne des éléments narratifs que Black Mirror n’aurait pas reniés ; Gore Verbinski est en rogne contre la société contemporaine, et c’est justement ce côté boomer assumé qui rend le long-métrage si attachant. Le monde est pourri, c’était mieux avant, mais on est là pour en rire et en faire du cinéma bien fait, qui ne se moque pas de ceux qui le regardent.

© Entertainment Film Distributors
Car le réalisateur a le talent de faire entrer en compte un contrat social de spectateur, une distanciation sur la représentation de ce qu’on voit par rapport au message affiché. L’ouverture affiche une réalisation minutieuse, au scalpel, qui préfigure du « sérieux » avec lequel la suite sera faite. Les plans sur les mains et sur les tables du restaurant éclairées au néon trahissent son appétence pour la spontanéité de l’humain et les petites histoires du quotidien. Le scénario emboîte les thématiques et digressions bien senties en faisant transparaître un artisanat à l’ancienne, loin des grands renforts d’algorithmes. L’homme du futur prend ceux qu’il a sous la main, et chacun œuvre à faire quelque chose ensemble dans un art de la débrouille, sans savoir de quoi la prochaine étape sera faite. Raison de plus pour se moquer des travers de chacun. Les losers de Gore Verbinski suffisent eux-mêmes à tenir le rythme échevelé et la fraîcheur comique de Good Luck Have Fun Don’t Die, au final pas si insignifiant et désinvolte qu’il ne le laisse paraître. Ce divertissement haut de gamme, comme on aimerait en voir davantage, a la malice communicative et la stimulation too much en intraveineuse.
© Tous droits réservés. Culturopoing.com est un site intégralement bénévole (Association de loi 1901) et respecte les droits d’auteur, dans le respect du travail des artistes que nous cherchons à valoriser. Les photos visibles sur le site ne sont là qu’à titre illustratif, non dans un but d’exploitation commerciale et ne sont pas la propriété de Culturopoing. Néanmoins, si une photographie avait malgré tout échappé à notre contrôle, elle sera de fait enlevée immédiatement. Nous comptons sur la bienveillance et vigilance de chaque lecteur – anonyme, distributeur, attaché de presse, artiste, photographe.
Merci de contacter Bruno Piszczorowicz (lebornu@hotmail.com) ou Olivier Rossignot (culturopoingcinema@gmail.com).