Prenons un cinéaste plutôt méconnu du grand public, Valerio Zurlini, dont nos pensons avoir la chance, quasiment le privilège, de connaître quelques pépites comme La Fille à la valise – ressorti récemment. Apprenons que l’un de ses films, rarissime, est actuellement sur les écrans. Disons-nous que, grâce au distributeur Les Films du Camelia, cela pourrait « faire » en partie notre été cinéphilique.
Et ça le « fait », effectivement. Actuellement en deuxième semaine d’exploitation, notamment parisienne, il est encore visible pour quelques jours. Lecteurs qui parcourez cette page, laissez-vous tenter.

À l’origine, ce film non redistribué dans l’Hexagone depuis des décennies avait pour titre français Des femmes pour l’armée – titre digne d’un film érotique de bas de gamme. Le Soldatesse est le titre italien. Il signifie Les Femmes soldats – ou Les Soldates.


Fin octobre 1940, l’armée mussolinienne pénètre en Grèce (Conflit des Balkans, qui touche également l’Albanie). Les Allemands n’interviendront que quelques mois plus tard (Bataille de Grèce). En des images fort prenantes, faisant planer une lourde brume, un rideau de poussière tragique sur les paysages, les villes ou villages, parfois passés au lance-flammes, Zurlini dénonce avec l’aide d’une voix off le martyre que vit le peuple hellène.
Gaetano Martino, un sous-officier de ladite armée – incarné par Tomás Milián -, est chargé de livrer par camion un chargement de prostituées en divers endroits du front, dans des bordels militaires, pour le soulagement des officiers et soldats. D’abord indifférent (*), voire antipathique, il va s’attacher à ces femmes méprisées et réifiées, et certaines d’entre elles vont se permettre de vivre en retour quelques moments d’amour – si rares pour elles en ces temps barbares – avec lui. Coproduction franco-italienne oblige, font partie du casting Lea Massari – un peu éteinte – , Anna Karina – assez spirituelle – et, surtout Marie Laforêt, émouvante et profondément énigmatique.

En ce récit relativement codifié, il y a un vrai méchant, un méchant plus méchant que les autres méchants. Un milicien, fasciste pur jus, portant chemise noire comme il se doit. Il est du voyage dans le camion. Son comportement est des plus lâches et impitoyables.

Le récit est celui d’une prise de la prise de conscience de Gaetano Martino. La critique – les quelques articles que nous avons l’occasion de parcourir – a parfois tendance à mettre en avant, parlant de la dimension féministe du film, la dénonciation du sort réservé par les hommes aux représentantes du sexe dit faible en temps de guerre. Si l’on réduit le film à cette caractéristique, qui certes saute aux yeux, on peut trouver le propos de Zurlini mal ciblé.
La prostitution en temps de guerre – et on pense ici à toutes les guerres où elle a été favorisée, mise en pratique – est un vrai sujet, grave, à prendre en compte, à étudier et documenter. Mais c’est un épiphénomène – à prendre au sens fort et non minorant. En chaque conflit armé, tout être humain est de la chair – à canon – : hommes, femmes, enfants…


On sait que l’armée italienne du temps du ventennio nero n’était pas foncièrement et aveuglément acquise aux valeurs spécifiquement fascistes, à l’idéologie des membres de cette frange du totalitarisme italien qui se placeront avec veule soumission et esprit de collaboration, bientôt, sous la coupe des nazis et de leur politique follement destructrice et génocidaire. Mais si l’on s’en tient à la réalité de la narration zurlinienne, on pourra doucement brocarder ce personnage servant une institution belliqueuse, impérialiste, criminelle, et qui ouvre bien miraculeusement les yeux, revendique, semble-t-il et assez étrangement, une aide apportée au peuple victime de l’agression… italienne – cf. la voix off du début du film.

Sauf qu’il faut prendre pratiquement toutes ces femmes comme de symboliques combattantes qui représentent l’ensemble de la population grecque – pas des auxiliaires de l’armée italienne, mais des soldates patriotes, des boucliers -, résistant à l’ennemi avec force et dignité malgré l’oppression et les souffrances qu’elles subissent, la torture de la faim. Le personnage incarné par Marie Laforêt, qui a craché sur un officier la réclamant pour son plaisir, lance significativement à un moment à Gaetano Martino : « Mon peuple ne peut pas être traité comme du bétail ».

Note :

*) C’est un officier supérieur qui a l’occasion de critiquer, en s’adressant à Gaetano Martino vers le début du récit, le régime fasciste qui avilit une nation constituant le « berceau de la civilisation », et d’évoquer l’enseignement de professeurs italiens battus et ostracisés pour avoir évoqué cette réalité et cette situation. En écoutant le discours lucide et amer de ce militaire, nous avons repensé à cette affaire qui nous avait intéressé lors de l’écriture de notre article sur Umberto D – publié, ici, sur Culturopoing. Il a été rapporté que l’acteur qui joue le vieux retraité dans le film de Vittorio De Sica, Carlo Battisti, a participé à une polémique très violente durant les années noires, polémique qui l’a poussé à attaquer violemment un professeur napolitain de grec et de latin, Francesco Pironti, lequel soutenait que l’étrusque était à la base un dialecte grec. Profondément blessé, Pironti se serait suicidé.

Pour info :

Le récit de Le Soldatesse est tiré d’un roman homonyme d’Ugo Pirro, écrivain et scénariste (1956).


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