Encore une merveille de Mikio Naruse à découvrir en salles depuis quelques jours. Ginza Cosmetics, parfois évoqué en France sous le titre du Fard de Ginza, est pratiquement inédit. Il est présenté, grâce à Carlotta Films, dans une version restaurée en 4K.
L’action du film a principalement lieu dans le quartier de Ginza à Tokyo. Ginza est célèbre pour ses grands magasins, ses bars et ses cafés. Haruo, le fils de la protagoniste Yukiko (Kinuyo Tanaka : 1), qui est hôtesse dans un club nommé Bel Ami, est vu seul au début et à la fin du récit. Il demande l’heure à des passants. Probablement pour savoir s’il peut rentrer chez lui pour retrouver sa mère, s’il est temps de le faire. Il y a peut-être là quelque chose de légèrement ironique, car l’enfant est manifestement aux abords du bâtiment où se trouve le magasin Wako et au sommet duquel trône la grande horloge Seiko dont on entend la cloche. Nous percevons en tout cas ici une façon de représenter, en filigrane, l’un des thèmes importants du film : être ou ne pas être avec son temps dans le Japon de l’après-guerre en reconstruction, modernisation et expansion économique.
L’approche de Mikio Naruse est réaliste (2). Elle est sobre, évitant toute surdramatisation et tout pathos, s’attachant au quotidien des petites gens. Ginza Cosmetics, comme certaines autres œuvres qu’il a réalisées dans les années cinquante, est souvent rapproché du Néo-Réalisme italien. Mais cette démarche n’est pas complètement nouvelle pour le cinéaste. En 1934, dans son film muet La Rue sans fin, il raconte l’histoire d’une serveuse travaillant dans un café de Ginza. Le récit s’ouvre de manière significative sur plusieurs plans à caractère documentaire, montrant les enseignes et les vitrines des magasins de ce quartier, ainsi que les produits qui y sont vendus. On y voit aussi des hommes et des femmes s’activer : passants, clients, vendeurs, serveurs…
Le réalisme dans Ginza Cosmetics peut bien sûr être interrogé. La présence militaire américaine est quasi invisible, ce qui peut être considéré comme un effet de la censure imposée par l’occupant, comme une autocensure, ou comme une orientation assumée.

Yukiko vit seule avec son jeune fils. Pour subvenir à ses besoins et à ceux de Haruo, pour essayer d’éponger ses dettes, elle travaille donc au Bel Ami. On comprend aisément que ce métier ne constitue pas un idéal pour elle. Qu’à 34 ans, elle devra bientôt arrêter, d’autant qu’elle refuse manifestement de tomber dans la prostitution, de se vendre. La conscience qu’elle a de son âge avançant semble ressortir des moments où elle se trouve devant son miroir, chez elle. Ces plans nous ont rappelé la scène où, dans Après notre séparation, film de Naruse de 1933, Kikue, geisha vieillissante faisant ce travail pour payer les études de son fils, regarde dans un miroir, chez elle, les cheveux blancs qu’elle commence à avoir et les fait arracher par sa collègue Terugiku.
Yukiko a l’espoir de trouver un homme avec qui elle aura la possibilité et l’envie de se marier. Mais, comme dans beaucoup d’autres œuvres de Naruse, la plupart des hommes se comportent mal, et notamment avec les femmes. Ils abusent d’elles. Ils ne sont pas à la hauteur. Ils sont qualifiés, entre autres, de « pitoyables », de « dégoûtants », d’« animaux »… En 1954, dans Derniers Chrysanthèmes, un personnage parle des hommes comme des « vampires » se servant des femmes. Avec Ginza Cosmetics, ces défauts se sentent d’autant plus que Yukiko est très généreuse, fidèle, prête à aider les autres, parfois trop crédule.
Le nom de Bel Ami, club accueillant des hommes, reprend l’ironie de Maupassant vis-à-vis du personnage immoral de Georges Duroy. Dans Nuages flottants (1955), autre film de Naruse réédité récemment, une allusion est faite au roman de l’écrivain réaliste français publié en 1885. Nous avons nous-mêmes, dans l’article que nous lui avons consacré, qualifié le protagoniste masculin Kengo Tomioka d’« arrogant, irrespectueux, cynique, égoïste ».
Le jeune Shirai, qui chante faux au point de devenir une torture pour qui l’entend, et qui est attiré par Yukiko, ne convient pas à celle-ci. Par contre, Kyosuke Ishikawa, un provincial célibataire, qu’elle accompagne et guide dans Tokyo pour rendre service à son amie Shizue, lui plaît – au point qu’elle accepte apparemment de jouer le rôle de femme dévouée. Il apporte de la poésie, une vision quasi cosmique dans la dure et triste existence de la protagoniste.
Mais Kyosuke n’apprécie pas le tumulte de la capitale, le clinquant trompeur de Ginza, et Yukiko ne peut espérer vivre avec lui. Il jette son dévolu sur plus jeune qu’elle.

Le portrait que fait Naruse de son héroïne est riche et subtil. On voit une femme aimant son enfant, s’occupant de lui, mais souffrant des efforts que cela demande et de sa situation de mère célibataire. Haruo constitue un fardeau pour elle, un obstacle dans sa recherche d’un mari. On voit une femme digne et honnête, cultivée (3), qui refuse les arrangements et les compromissions – les « transactions » – auxquels se prête un certain nombre de ses connaissances. Mais qui est obligée, bien sûr, de porter un masque social pour apparaître sur le front stage – pour reprendre une expression du sociologue Erving Goffman -, de maquiller parfois, même si c’est avec difficulté, ses véritables sentiments, la réalité de sa situation… Et aussi de cacher son activité à Ginza à Kyosuke Ishikawa.
Il n’y a pas de misérabilisme chez Naruse. Comme le remarque l’une de ses connaissances, Yukiko n’a pas l’habitude de « baisser les bras », c’est même l’un de ses « points forts ». Malgré toutes les blessures, les échecs, les défaites, l’héroïne va et ira de l’avant, tirant les leçons de ses expériences, acceptant sa vie, sans que l’on puisse considérer cela comme une sombre résignation…
En 1960, Naruse reprendra dans le justement fameux Quand une femme monte l’escalier des thèmes et des motifs narratifs déjà traités dans Ginza Cosmetics, à partir cette fois d’un scénario de Ryuzo Kikushima. La protagoniste Keiko (Hideko Takamine) est, comme Yukiko, hôtesse dans un bar de Ginza. Elle a des velléités d’indépendance, mais est soumise au système patriarcal. Elle est une femme qui avance en âge et multiplie, elle aussi, échecs et désillusions…
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Notes :
1) Kinuyo Tanaka (1909-1977) a été une actrice majeure du cinéma japonais. Entre 1924 et 1976, elle a tourné dans largement plus de 200 films avec moult cinéastes, parmi lesquels Yasujiro Ozu, Kenji Mizoguchi, Keisuke Kinoshita. Entre 1953 et 1962, Tanaka réalise elle-même cinq œuvres dont le magnifique Maternité éternelle. Le public français a eu la possibilité de les découvrir en salles en 2022.
2) Le scénario est écrit par Matsuo Kishi, à partir d’un roman publié en 1951 par l’écrivain Tomoichirô Inoue. Dans un de ses ouvrages, Audie Bock, rendant compte d’une conversation avec le scénariste, explique : « Le premier script de Kishi était très fidèle à l’original. À tel point que Naruse a dit que s’ils ne le rendaient pas plus réaliste, cela ne vaudrait pas la peine d’en faire un film. Kishi réécrivit le script, l’embellissant avec des lieux, des caractères et des conversations que lui et Naruse avaient connus lors de leurs tournées dans les bars des ruelles de Ginza » (cf. Japanese Film Directors, Koshanda International Ltd, New York, 1978, p.108 – Notre traduction).
3) On apprend au cours du récit que Yukiko est diplômée, connaît et aime Maupassant. Qu’elle possède chez elle au moins un recueil de poèmes. Ce serait Collecte de jeunes herbes (1897) de Tōson Shimazaki. À un moment, une collègue de Yukiko lit un poème tiré de ce volume à Haruo : il s’agit de Premier amour (information trouvée sur le blog de S. Hosokawa. Voir l’ « info » plus bas).
Quand Kyosuke Ishikawa commence à réciter un poème intitulé Je suis la Grande Ourse, Yukiko le récite avec lui.
Infos :
Dans le cadre de nos recherches, nous avons trouvé un blog rédigé en japonais par un certain S. Hosokawa. Il propose d’y collecter des informations et d’y faire des analyses concernant « la culture populaire contemporaine japonaise en voie de disparition ». Une page est dédiée au film de Naruse. L’URL en est : https://note.com/lemmui/n/n27356d4800c9. Des lieux, des personnes, des musiques, chansons et textes sont identifiés ; des informations chronologiques sont données.
Il est notamment expliqué que la chanson interprétée au Bel Ami par une enfant de neuf ans s’intitule Ginza Cosmetics. Les paroles ont été écrites par Takao Saeki et la musique a été composée par Yasuo Shimizu. La chanson aurait été commercialisée en avril 1951.
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