Annoncé dans le petit monde du cinéma de genre comme une nouvelle pépite, Mārama, de Taratoa Stappard bénéficie déjà d’une certaine aura. Porté par une réception bienveillante en festival, tel le PIFFF par exemple, et premier film distribué par la jeune maison Grindhouse Paradise Picture dans les salles obscures, le film représente déjà un soit une certaine idée du cinoche, c’est-à-dire un objet sacré et certainement déjà obsolète à l’heure où les robinets à image dominent le marché.
Ce double rapport au passé et au sacré relèvent finalement d’une certaine cohérence, puisqu’il s’agit bien d’apporter un éclairage historique sur la colonisation Britannique, spécifiquement ici par rapport au peuple Maori, à travers une fiction, annoncée comme de l’horreur gothique maorie.

Mary Stevens, ou plutôt Mārama, est cette jeune fille, métisse, qui se voit débarquée dans un coin perdu du nord de l’Angleterre au milieu du XIXème Siècle, en quête de ses origines. D’emblée, la voilà plongée en plein dans un roman de Sheridan Le Fanu. Stappard use de tout le décorum du roman gothique pour filmer à la manière horrifique une véritable tragédie familiale. La question du genre cinématographique revient sans cesse, tant le long-métrage hésite entre l’effet de manche qui fera sursauter ou le drame qui suscitera l’émotion. A ce titre, et à l’instar de toute œuvre gothique qui se respecte, le fantastique et le monde des esprits essaiment le récit tout du long.

Mārama, à la fois éduquée à l’européenne et profondément imprégnée de sa culture maorie, constitue pour Stappard un synthèse parfaite pour réinterpréter sa propre histoire familiale, et lui permet de montrer sur grand écran dans une scène centrale très intense un condensé de colonisation, tel que cela a rarement été fait.

Cette scène pourrait être disséquée longuement, mais quelques éléments ressortent de façon magistrale. Le maître du Manoir et la marin représentent – à travers deux classes sociales distinctes – à eux deux la manière dont l’homme Blanc peut s’approprier un héritage culturel, puis le faire sien, à la manière d’un trophée. Ainsi, Stappard fait un lien très fort entre patriarcat et colonialisme.
Le réalisateur Britannique s’appuie sur une actrice formidable pour incarner son personnage, à savoir Ariāna Osborne. Pour l’anecdote, son père Glen Osborne a joué à la fin des années 90 pour la sélection Néo-Zélandaise de rugby, réputée pour son mythique haka, dont l’image est indissociable de ce sport. Le spectateur pourra donc réaliser ici qu’il ne s’agit pas que d’une danse guerrière folklorique, mais bien d’un objet culturel à part entière. Par ailleurs, la prestation d’Osborne à l’écran s’avère d’une puissance impressionnante.

Par un premier plan déroutant, puisqu’il montre cette femme debout sur une plage Néo-Zélandaise… à l’envers, le réalisateur met en image de façon littérale les antipodes. Ainsi, peut-être en va-t-il de même entre la culture maori et la civilisation occidentale, montrant à travers cette mésentente une voie d’émancipation qui échappera toujours à l’oppresseur.
Si le film n’est pas exempt de défauts, avec une esthétique sophistiquée à outrance, ses gimmicks inévitables à coups de miroirs dans les couloirs sombres et autre violons stridents, il réussit toutefois à marquer. Bien sûr, certains plans rappellent sans doute Aster ou Eggers, actant probablement qu’un tournant a été franchi dans la façon dont l’horreur se raconte au cinéma aujourd’hui. Pour autant, ce cinéma de genre confirme le statut qu’il a souvent eu à travers ce Mārama, à savoir celui d’être fondamentalement politique.
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