En 2006, Jacques Kébadian conçoit une installation intitulée Un mur contre l’oubli où les témoignages audiovisuels de rescapés du génocide arménien de 1915 sont projetés en boucle sur une carte géante de la Turquie. Ces témoignages, le cinéaste les a recueillis en 1982 et 1983 et ils donnèrent lieu à un film : Sans retour possible, sorti en salles en un seul bloc et diffusé en deux parties à la télévision en 1983.
Il s’agit alors pour Jacques Kébadian de recueillir la parole des derniers survivants afin de faire connaître un génocide qui, dans les années 80, n’était reconnu ni par la France, ni ailleurs. Pourtant, ce sont un million cinq cent mille Arméniens qui furent massacrés par le pouvoir ottoman et il s’agit pour le cinéaste de retrouver des témoins, de les faire parler et de conserver des traces de cette mémoire arménienne afin de lutter contre l’oubli : « Nous, nous n’avons pas pris les armes, mais nos caméras. C’était notre manière de signifier que ces crimes n’étaient pas enterrés. ».
La sortie du livre Un mur contre l’oubli : seize récits arméniens est une manière de prolonger ce travail de la mémoire. Puisque les témoins interrogés au début des années 80 sont désormais tous morts, il s’agit de réécouter leur parole et d’offrir à d’autres une occasion de l’écouter, de la prolonger ou de l’analyser.
L’ouvrage, dont il faut saluer la beauté (impression en quadrichromie) et l’originalité, est axé sur de nombreux photogrammes de Sans retour possible, accompagnés de leurs sous-titres. L’organisation des témoignages se fait de manière géographique, débutant à Andrinople, au nord-ouest de l’actuelle Turquie, pour ensuite aller vers l’est et se terminer à Van, « où les Arméniens, persécutés depuis 1896, organisent une résistance armée contre les Ottomans en 1915. Au cours de cette lutte, cinquante-cinq mille Arméniens furent massacrés. »
À partir de ces extraits, Jacques Kébadian a demandé à différents intervenants de réagir et de donner une nouvelle vie à cette parole. L’approche est composite, allant de l’analyse cinématographique (un passionnant texte d’Alain Bergala sur le « in » et le « off » que l’image de ces rescapés nous propose) au texte poétique (signé Martin Melkonian) ou à la chanson (le compositeur Aram Sédèfian). C’est aussi aux descendants des rescapés filmés que Jacques Kébadian a proposé de témoigner, afin de saisir comment cette mémoire du génocide s’est transmise et comment elle continue de forger une identité. Il y a quelque chose de très émouvant à lire les récits des petits-enfants qui entreprennent le voyage vers l’Arménie de leurs ancêtres et qui tentent de renouer avec leurs racines. C’est aussi un certain décalage qu’appréhende Janine Altounian, entre l’ici et l’ailleurs, entre le passé et le présent et le vertige qui la saisit lorsqu’elle se rend à Bursa, entre ce qui existe en elle et ce qui n’existe plus physiquement (les quartiers arméniens de la ville). Toutes les approches proposées par l’ouvrage sont passionnantes, se répondant ou se complétant, qu’il s’agisse d’un regard presque pictural sur le film (Martine Ravache voit dans l’un des témoins interrogés une ressemblance – dans la posture- avec Le Paysan assis de Cézanne) ou un regard plus réflexif (que peut l’image face à la barbarie ?) de Nicole Brenez. Comment, s’interroge l’essayiste, les images ont pu, à un moment, avoir un effet positif (« une confiance voire une foi dans les capacités de l’image analogique à conserver, éclairer, intervenir dans le champ de la connaissance et peut-être, de là, de l’action et de la prévention. ») et être aujourd’hui dénuées de toute efficacité. Au contraire, elles ne semblent désormais plus participer qu’à « communiquer et peut-être amplifier les tragédies ».
Le livre est à l’image des témoins interrogés dans Sans retour possible : digne. Aucun pathos même si certains récits font froid dans le dos, à l’image de ces extraits des mémoires de Napoléon Bullukian (De l’Ararat à Napoléon) qui raconte les massacres et exactions turques avec une crudité bouleversante. Au-delà de l’horreur, il y a surtout la volonté de transmettre une histoire, de ne pas permettre aux génocidaires d’effacer de la mémoire collective un peuple qu’ils ont voulu éradiquer.
A deux reprises, sous une forme similaire, est prononcée cette phrase : « Si tous les océans de la planète se transformaient en encre, et si tous les arbres devenaient des crayons, ce ne serait pas suffisant pour raconter toutes les souffrances que nous avons subies. » L’ouvrage dirigé par Jacques Kébadian n’entend pas « raconter » toutes ces souffrances mais en perpétuer la mémoire et rendre hommage aux victimes de cette tragédie.
C’est à ce titre que ce livre, comme le film ou l’installation auparavant, s’avère indispensable.
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Un mur contre l’oubli : seize récits arméniens (2026) de Jacques Kébadian (sous la direction de)
Marest éditeur, 2026
979-10-96535-76-7
301 pages – 25 €
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