La civilisation chinoise a inventé la poudre au VIIème de notre ère ; le moins que l’on puisse dire est que les réalisateurs Sagara et Qi Zhang ne l’ont pas réinventée en 2026 au regard de leur mise en scène commune, Trapped (Nouveaux Talents). Ce film mêlant série noire et western s’inscrit en effet dans un paradigme en vogue, à la mode depuis No Country for Old Men (2007) des frères Coen qui, s’ils ne sont pas pionniers dans l’alliance des deux genres, l’ont néanmoins poussée à un degré d’incandescence paroxystique. Le long métrage chinois se sert de ce précédent comme d’une béquille, aussi bien narrativement que stylistiquement. Une quarantaine de gangsters-bandits-outlaws de tous horizons se rassemblent autour d’un parrain mafieux pour retrouver un trésor dissimulé en plusieurs endroits d’une ancienne ville minière peu à peu abandonnée et coupée du monde au fil des ans. Trois policiers s’en mêlent, les chargeurs peuvent enfin se vider.

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Si l’intrigue de Trapped s’inscrit dans un récit de siège évoquant l’Assaut de John Carpenter (1976) et tous ses succédanés, elle fait également du désert un lieu tout à la fois ouvert et dissimulateur d’une menace de moins en moins sourde au fur et à mesure que l’oeuvre avance. C’est ici que le duo chinois se fait proche des Coen quand ceux-ci se collettent à la noirceur, ceci sans cependant se hisser au niveau graphique de la fratrie américaine. En usant des mêmes ingrédients, le néo-noir westernien chinois s’avère moins goûtu que son modèle yankee, s’en inspirant largement sans ne jamais le dépasser, allant jusqu’à emprunter des séquences un peu modifiées en surface mais se trouvant finalement être globalement les mêmes (une scène de fusillade avec déluge de feu aveugle déferlant du fond du champ évoquant la même puissance destructrice saisissante que la fameuse séquence du motel de No Country… ).
De ce point de vue, comme pur spectacle, Trapped fait le travail : la mise en scène virevoltante, les scènes d’action plutôt rythmées et pas mal montées, les images léchées, un humour noir plutôt maîtrisé, lui aussi coenien (le gangster en éliminant un autre par orgueil, avant de se rendre compte qu’il s’agit du seul criminel sachant comment retrouver les malles pleines de bijoux constituant le trésor tant convoité) parviendront à convaincre celles et ceux auxquels cela suffit. On est cependant en droit d’attendre un peu plus que cette belle enveloppe formelle pour un film terni par une prolifération de personnages et de situations rendant l’ensemble assez confus, ainsi que par un récit tellement référencé qu’il en devient vraiment téléphoné. Trapped parvient donc tout à la fois à être trop alambiqué et trop simple, paradoxe doublement pénalisant. Alors oui, le film de Sagara et Qi Zhang peut se voir comme un divertissement honnête et de belle facture, mais on peut aussi penser très fort qu’une fois le vernis formel gratté et éliminé, il ne reste plus grand-chose de ce film au final sans grand intérêt.

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Formellement moins lisse, plus clivant par ses excès, Mum, I’m Alien Pregnant du duo néo-zélandais Thunderlips (composé de Sean Wallace et de Jordan Mark Windsor), fait montre, lui, d’une richesse de propos, d’une intelligence difficiles à soupçonner sur le papier. Voilà un film dont le mauvais goût eighties, évoquant une certaine forme de cinéma bis (entre autres celui de Frank Henenlotter : un plan situé vers la fin du long métrage montrant l’un des personnages principaux transporter le bébé alien du titre dans un carton de déménagement semble tout droit sorti de Basket Case [1982]) laisserait à penser que nous nous dirigeons vers un petit film du samedi soir, ce qu’il est par ailleurs en partie. La part ludique du film, de sa façon de regarder sans ciller toutes les humeurs corporelles possibles voire impossibles (lait maternel jaillissant sans coup férir d’une imposante poitrine, vomi bleu, étranges gluances translucides émanant du bas-ventre de notre personnage principal, sperme à l’acidité sulfurique…) donne au film de Thunderlips une certaine allure de bande dessinée trash, n’oubliant jamais d’introduire une fantaisie cracra dans une bonne part de ses séquences.
S’il se contentait de cela, Mum, I’m Alien Pregnant pourrait passer pour une petite œuvre rigolote d’ado mal dégrossi, en cela très cousine de Mary et de Boo (Hannah Lynch et Arlo Green), jeunes adultes irresponsables très couvés par des mères poules insupportables de petite toxicité onctueuse. Les deux « enfants » se rencontrent dans la buanderie de leur quartier pavillonaire. Mary est une masturbatrice compulsive ; Boo est doté d’un pénis extraterrestre. Il lui montre, elle se touche et tente de jouir ; excité, Boo crache sa semence et parvient à féconder Mary (à travers son pantalon !). L’enfant grandit de manière anormalement rapide dans le ventre de la jeune femme qui ne veut qu’éviter cette grossesse non désirée. Le caractère improbable du récit amuse mais importe finalement peu ; les personnages secondaires du film font d’ailleurs tout pour le normaliser, lui donnant une délicieuse saveur absurde. Car l’histoire décousue du film, ses excès un peu craspec représentent la partie émergée d’un film ô combien bigarré et tape-à-l’oeil (comme pouvait l’être, finalement, la représentation suburbaine dans quelques films matriciels de Tim Burton) et, surtout, servent de prétexte pour développer une réflexion d’une belle finesse et d’une vraie irrévérence autour de la maternité.
En se concentrant sur le personnage de Mary, future jeune mère d’un hybride humano-extraterrestre, Mum, I’m Alien Pregnant se penche sur l’idée reçue, très épaisse mais trop commune, concernant la charge mentale de l’injonction à être mère, d’autant plus forte en ce qui concerne le personnage féminin du film, trentenaire encroûtée dans son adolescence crasse (au sens paradoxalement propre du terme). La relation tissée avec sa propre mère se place sous le signe d’une forme de violence larvée particulièrement aliénante (bien que ladite mère soit dans le fond totalement aimante), Mary étant constamment espionnée, visitée, observée, harcelée par cette personne qui l’a enfantée atroce de gentille méchanceté (très bien interprétée par Yvette Parsons). L’importance de cette maman, encore surlignée par sa présence dans le titre du film, mène à la brutalité du propos de Thunderlips, duo semblant se substituer à son personnage de femme enceinte : « Pourquoi être mère si c’est pour devenir aussi monstrueuse que la mienne ? Pour ressembler à cette maman qui a vécu l’accouchement, et donc ce qui en résulte, comme une atrocité infâme considérée comme l’absolu de l’accomplissement ? » Qu’est Mary elle-même, donc, sinon un bonheur atroce ? Et par ricochet, que sommes-nous tous pour celles qui nous ont accouchés ?
Par ce constat, une véritable opposition se crée : les tenants d’une norme issue d’une pensée patriarcale plus ou moins consciente, tout du moins totalement acceptée et intégrée par la majorité (en gros, le mythe de la procréation nécessaire) affrontent ceux de la liberté de soi, du droit à l’indignité maternelle (la fin du film, magnifiquement lapidaire), d’une éthique à disposer de soi. Enrobé dans la gaudriole de la comédie horrifique tordue, dissimulé derrière le paravent de l’excès trash, le propos de Thunderlips n’en prend que plus de force. Et Mum, I’m Alien Pregnant de devenir progressivement l’une des œuvres les plus généreusement féministes vues sur un écran depuis un long moment.

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Autre long métrage maltraitant quelque peu les concepts de famille, de parentalité mais également de couple, Imposters de l’Américain Caleb Philipps s’annonce d’ores et déjà comme l’un des films les plus marquants de cette trente-deuxième édition de l’Etrange Festival. La solidité classique de la mise en scène d’un cinéaste presque novice (il s’agit d’un second long métrage, tourné une dizaine d’années après le premier, Brothers in Arms [2017]) permet de poser un décor réaliste dont le récit emberlificoté du film dévoilera peu à peu le caractère factice, envahissant chaque recoin de la vie et de la maison de Marie et Paul (Jessica Rothe, absolument prodigieuse, et Charlie Barnett, lui-même excellent), jeunes parents d’un petit Theo servant de sparadrap à leur couple en décrépitude. Il la trompe, elle l’oppresse, ils se détestent en se faisant croire illusoirement qu’ils s’aiment. Dans la maison isolée de la dernière chance, loin de ce New York délétère qui a failli tuer Paul, ancien flic perforé par une balle perdue, il se passe des choses étranges. Des séismes. Un drôle de bonhomme qui observe la maison sans rien dire. Quand l’enfant disparaît lors d’une fête des voisins, tout le vernis se craquelle, et mène le couple à se poser les bonnes questions sur les secrets de son existence, sa destinée et sa légitimité. Et mènera le spectateur sur la même voie introspective et existentielle.
Comme son titre l’indique à mots découverts, Imposters est donc un leurre, un chausse-trappe faisant croire qu’il rentrera dans les cordes d’un petit néo-classicisme mâtiné de fantastique pour finalement tomber dans une sorte de vertige narratif qui a le double avantage de faire sauter les limites de la logique et du sens, et de troubler durablement. Pourquoi Marie et Paul sont-ils ensemble ? Parce que la vie est une succession de choix (de même que Dupieux amorçait Rubber [2010] en décrétant qu’elle est une succession de « no reason », ce qui en revient finalement au même) ; parce que chaque choix entraîne sa conséquence, faisant de l’existence une route pleine de lacets et de bifurcations, un labyrinthe dans lequel on se perd en décidant de tourner dans telle ou telle allée. La beauté sombre d’Imposters réside dans le fait que Caleb Philipps mette en scène cette notion de choix, qu’il la figure géographiquement, qu’il place concrètement ses personnages dans une situation obligeant à la bifurcation et aux résultats qu’elle peut engendrer sur l’évolution de ceux qui les choisissent, et par conséquent du récit lui-même.
Difficile de parler de la seconde partie du film, d’évoquer le glissement de sa mise en scène du classicisme à une forme de rêve perturbant à placer entre Lewis Carroll et John Carpenter sans en déflorer les multiples surprises portant en elles le propos profond du film (il serait certainement plus criminel de révéler cela qu’un agaçant twist de petit malin). Ce que l’on peut dire, c’est qu’en s’invitant dans ce cinéma existentiel qui pourrait ressembler à une version fantastique des grandes réflexions philosophiques de Krzysztof Kieślowski s’appuyant sur le principe de raison suffisante liebnizien (étonnamment, Imposters peut être une sorte de petit cousin du Hasard [1987]), Caleb Phillips parvient aussi et surtout à observer à la loupe une désagrégation amoureuse inexplicable puisque placée sous l’égide d’une destinée qui dirige tout (Paul qui prend toutes les décisions régissant sa vie en les jouant à pile ou face, comme un Anton Chigurh sans instincts assassins), d’autant plus irrationnel que les deux amoureux du film semblent se connaître sans ne jamais s’être cernés complètement. De ce point de vue, éminemment sardonique et désespéré, la fin d’Imposters flirte avec les thématiques existentialo-sentimentales d’un Charlie Kaufman particulièrement dépressif. Ce qui achève de faire du film de Caleb Philipps une œuvre en tous points enthousiasmante, à la mise en scène solide et à l’écriture éblouissante. Petit chef-d’oeuvre.
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