Qui a dit qu’une comédie musicale ne pouvait pas faire un bon film ? Avec Sing Street, John Carney ressuscite la scène rock des années 80 et livre une œuvre jubilatoire, aussi émouvante que drôle. Empruntant à la mélancolie monochrome de Control d’Anton Corbijn et à l’humour potache des Beaux gosses de Riad Sattouf, le dernier film de John Carney retrace l’itinéraire sensible d’un jeune garçon que la musique va aider à grandir.

         La musique, Conor la rencontre un peu par hasard : c’est d’abord pour impressionner Raphina, une jeune fille aussi que ravissante et mystérieuse, que le jeune garçon décide de monter un groupe. Cette découverte providentielle va permettre à Conor d’échapper à ses camarades de classe, qui ont juré sa perte, et à l’atmosphère délétère de son propre foyer, au sein duquel ses parents se déchirent. Pour composer la partition du groupe mené par le jeune Conor, le réalisateur a lui-même mis la main à la pâte, aidé par le compositeur Gary Clark dont les chansons entêtantes se fondent parfaitement dans le paysage sonore so eighties du film. Au-delà de l’hommage à la scène musicale de ces années-là, le film revient aussi sur l’émergence du clip vidéo, objet d’expérimentations déjantées ou petit bijou d’inventivité. Le clip « Rio » de Duran Duran, pied de nez à la grisaille et à la misère dublinoises, suscite l’émerveillement du jeune héros et son grand frère. C’est du reste en lui faisant miroiter des apparitions dans les futurs clips de son groupe que Conor parvient à capter l’attention de la belle Raphina. Le coup de maître de John Carney dans Sing Street consiste à placer la musique au cœur de l’intrigue, à en faire le moteur de ce récit initiatique puisque c’est elle qui incite Conor à se chercher à travers des styles, des chansons, des modèles.

Copyright Mars Films

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        Pour ce film, le réalisateur s’est servi de ses souvenirs personnels. Tout comme son héros, John Carney a dû quitter le lycée privé qu’il fréquentait initialement pour finir sa scolarité dans l’école publique d’un quartier défavorisé, Synge Street school. Si cet opus n’est pas purement autobiographique, il retranscrit assez fidèlement la vie d’un adolescent à Dublin en 1985 de même que le climat de récession économique ou le poids de certains archaïsmes comme l’interdiction du divorce. Mais loin de proposer un film à l’atmosphère morose, John Carney réussit à évoquer des sujets graves tout en multipliant les scènes comiques, à faire passer sans effort le spectateur du rire aux larmes. A cet égard, la séquence d’ouverture est significative : on y découvre Conor, assis sur son lit, la guitare à la main, une écharpe autour du cou, à l’instar de tous les membres de la famille car ses parents n’ont plus les moyens de chauffer la maison. Tandis que son père et sa mère se disputent violemment dans la pièce d’à côté, il attrape au vol quelques-unes des insultes qu’il entend et improvise quelques accords pour en faire une chanson. Brendan, le grand frère de Conor, incarne à merveille la philosophie du film, à la fois souriante et sans illusions. Ce dernier a une vision désenchantée de la famille mais refuse le tragique. S’il semble voué à une forme de réclusion douloureuse, incapable de sortir de sa chambre dans laquelle trône le portrait de Freud, il s’avère un soutien infaillible pour son petit frère et se distingue par une lucidité empreinte de drôlerie. A Conor qui évoque le choix de Raphina comme égérie du groupe, dont les membres sont maquillés et déguisés à la manière d’un Bowie, il affirme : « Sans elle, vous n’êtes que des homos dans la rue ».

        Malgré la déliquescence familiale, le bizutage infligé par des camarades tyranniques et la bêtise des professeurs, le héros s’accroche à son rêve, aidé en cela par ce grand frère, mentor bienveillant et bourru, et se lie d’amitié avec trois garçons tout aussi marginaux que lui. Parmi eux, Eamon, multi-instrumentiste, joueur de bongo et de flûte de pan, constitue l’âme du groupe. Avec ses lunettes d’aviateur, ses cheveux gominés, son duvet au-dessus des lèvres et son total look en jeans, ce petit génie de la musique est à la fois remarquable et parfaitement ridicule. C’est ainsi le regard à la fois tendre et moqueur du réalisateur sur ses jeunes personnages qui fait tout la saveur de Sing Street : si leur naïveté prête à sourire, leur volonté et leur créativité forcent l’admiration et invitent le spectateur à redécouvrir l’énergie et l’explosivité de l’adolescence.

        Seul regret : la fin un peu trop romanesque du film, qui, sans s’apparenter à un happy end, manque de vraisemblance par bien des aspects et rappellerait presque le final d’un James Bond. Celle-ci est cependant rachetée par l’intelligence du film et l’excellent jeu des acteurs, pratiquement tous inconnus. Jack Reynor, qui interprète le grand frère du héros, y est particulièrement exceptionnel : on se prend à rêver devant ce destin gâché, devant celui qui dit de lui, en étouffant un sanglot : “avant, j’étais un putain d’avion de chasse”. Le mélange de délicatesse, d’esprit et de mélancolie composent ici un personnage bouleversant, « happy sad » comme une chanson des Cure.

 

A propos de Sophie Yavari

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