Le film de genre ne se prétend pas modèle de vertu et d’éthique, et c’est aussi pour cela qu’on l’aime. Parfois, il amène les personnages à clamer un mode de vie ou des actions qui ne répondent à rien de connu ou n’obéissent qu’à leurs propres règles. On aurait pu prendre plusieurs exemples dans la 32e édition de L’Étrange Festival, mais deux propositions se détachent par leur odyssée individuelle / individualiste, sous le sceau de l’idéologie.

The Captain – L’Usurpateur © Julia M. Müller / Weltkino Filmverleih

Après des blockbusters standardisés à Hollywood (Red, puis le deuxième et le troisième Divergente), on n’attendait pas du tout Robert Schwentke tourner dans son pays d’origine, l’Allemagne. The Captain – L’Usurpateur, sorti confidentiellement en mars 2018 en France (pour un total de 8699 entrées), méritait bien un nouveau coup de projecteur, dans la section « Pépites » du Festival. Le film raconte l’histoire vraie en 1945 de Willi Herold, un déserteur de l’armée allemande qui, dans sa fuite, trouve par hasard un uniforme de capitaine. Il s’invente une nouvelle identité liée à son rang supposé, monte sa propre milice et parachève les horreurs nazies à une époque où l’Armistice est sur le point d’être signé. Herold se sert initialement du costume comme d’une armure, puisqu’il est voué à la mort si l’on découvre d’où il vient. Le premier mensonge est nécessaire, avant que ne se produisent un deuxième et un troisième, lors de contrôles de matricule ou de rencontres inopinées avec des soldats. Arrive rapidement le moment où Herold prend pleine possession de son « rôle », et fait exécuter des dizaines de prisonniers dans un camp, déserteurs au même titre que lui, sous prétexte de mission spéciale commandée par Hitler.

La logistique des ordres pour la dialectique de l’ordre, ainsi pourrait-on résumer The Captain. Face à un système hiérarchique poussé, on observe comment l’information peut sauter les étapes. On peut croire quelqu’un sur parole à condition qu’il montre suffisamment d’autorité pour qu’on se sente illégitime ou irrespectueux à la questionner. Le scénario (du réalisateur) unit une rhétorique argumentative implacable à une mise en scène de l’approbation par les regards, dans un noir et blanc formaliste qui fond les émotions dans les paysages, et place à égalité les dominants et les dominés. Le sujet ne tourne finalement qu’autour du tourbillon identitaire dans le flou d’une époque. Les civils qui se taisent, par peur des représailles alliées, reviennent vite à leurs rengaines nationales-socialistes. Les décisionnaires, dépassés par les autorisations non-vérifiables de ce faux capitaine, sont tout de même soulagés de ne pas avoir à s’occuper de se débarrasser eux-mêmes des prisonniers. La mission autoproclamée se mue en une obsession des « valeurs perdues », en l’espoir de perpétuer l’idéal nazi dans le peu de temps qui reste, pour une œuvre coup de poing sur le pouvoir de la confiance aveugle et de la croyance.

Thus Spake Zolani © L’Étrange Festival

Thus Spake Zolani de Clive Michael Will, en première internationale pour les « Nouveaux Talents » de L’Étrange Festival (dans un focus Afrique du Sud, avec Hen de Nico Scheepers), s’annonce lui aussi « inspiré d’une histoire vraie », sauf que son histoire fictionnelle se situe davantage dans la métaphore de ce que la religion peut faire (faire) aux individus. Un vagabond en guenilles se réveille avec une idée fixe : assassiner violemment ceux dont le chemin croise le sien. Les critères diffèrent selon les situations, mais lui reste convaincu de sa démarche, soutenue par une spiritualité païenne à la liturgie unique. Chaque meurtre a son esthétique, son agencement d’objets, sa musique, son arrachage de dents et un autel final. Le marginal voyage seul dans une voiture volée pleine d’objets et tachée de sang. Il suit la voix indistincte d’un prédicateur religieux à la télévision et à la radio pour en devenir un autre lui-même, espérant peut-être passer le relais à d’autres « fidèles ». Clive Michael Will multiplie les combinaisons circonstancielles, et l’outil du road movie, dans sa répétition, permet d’étudier, sur la durée, le processus de cette religion extrême, dont l’intention et la morale semblent échapper jusqu’à son créateur et passeur.

Clive Michael Will filme les étapes du voyage dans une normalité immuable du monde, en noir et blanc. Les animaux bougent et les insectes grouillent, les plans larges attestent de paysages désertés par les humains et par les pouvoirs publics. Quand le personnage exécute son cérémonial, personne n’est là pour aider les victimes. La caméra s’infiltre où le crime a lieu, scrute le faiseur et son modus operandi. La pratique de la religion induit un avènement de l’humain, ou du moins de ce qui fait vivre le lien social (même s’il sert ici à éradiquer). C’est en brouillant les frontières entre l’acceptable et le non-acceptable, éthiquement parlant, que Thus Spake Zolani (« Ainsi parlait Zolani », en référence à Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche) réussit le mieux son pari. L’innovation de cinéma sur chaque lieu de crime ravive toujours l’intérêt de spectateur, mais bien qu’on accumule un savoir empirique devant la succession de ces segments aléatoires (reliés par les images à bord de l’automobile), on passe un peu à côté de la construction mentale qui aurait pu apporter une touche décisive à ce portrait (un peu trop long) de banni en épiphanie.

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