Il y a près de vingt ans, Jaume Balagueró et Paco Plaza signaient un coup de maîtres avec [•REC], immense succès critique et commercial auréolé de nombreuses récompenses. En found footage, les deux cinéastes espagnols créaient un modèle de terreur primitive d’une efficacité et d’une précision redoutables. Un dispositif qui servait aussi à réfléchir implicitement à notre rapport aux images. Pour cette 11ème édition d’On Vous Ment !, et sa rétrospective consacrée au found footage, Jaume Balagueró était, aux côtés de Daniel Myrick (Le Projet Blair Witch) et Patrick Bryce (Creep 1 et 2), l’un des nombreux invités de marque. Un double programme [•REC] et [•REC] 2, une carte blanche, une participation à une table ronde (Comment réaliser un found footage) aux airs d’Avengers du genre… Il était partout.

Pour nous qui avions découvert [•REC] au cinéma lors de sa sortie mais aussi Malveillance ou le récent Venus, nous qui, dès La Secte sans nom, l’avions classé dans la catégorie des maîtres de l’horreur, l’opportunité d’échanger avec lui était à ne pas rater, d’autant plus que l’intéressé parle couramment français.  

[•REC] © Wild Silde

[•REC] donne l’impression de filmer le réel plutôt que de mettre en scène l’horreur. Quelles étaient vos règles en termes de réalisation pour maintenir cette impression de réalité sans jamais trahir votre dispositif ?

L’idée était de ne pas utiliser de mise en scène apparente, mais de mettre la caméra devant ce qu’il se passait et de l’enregistrer. Le spectateur n’aurait ainsi pas la possibilité de se cacher ou de savoir ce qu’il va se passer comme lorsqu’on connaît les codes et le langage cinématographique. Quand il n’y a pas de sound design ou de musique, on se sent complètement vierge.

Paco Plaza et vous veniez d’un cinéma d’horreur plus classique. Comment êtes-vous arrivés à rompre aussi frontalement avec ces codes, sur [•REC] ? 

On avait besoin d’explorer quelque chose de différent, avec l’idée de trouver une façon plus forte de produire la peur et la tension. Mais en même temps, le langage classique du cinéma, c’est un peu notre zone de confort. C’est pour ça qu’on est retourné à une narration plus classique par la suite.

Chaque [•REC] semble déplacer le dispositif : reportage TV, jeu vidéo, abandon du found footage… Vous cherchiez constamment à repenser la forme ?

Quand tu répètes quelque chose, tu dois chercher quelque chose de nouveau. Pour nous [•REC] 2 était une approche un peu différente d’un même sujet. Plus de points de vue, une réflexion sur la connexion entre caméra et le réel, et cette idée que la réalité n’existe pas si on ne l’enregistre pas. Quand on a commencé à réfléchir au troisième, on n’a pas trouvé de façon nouvelle et originale, donc on a décidé d’utiliser l’univers pour en faire quelque chose d’autre. 

Sur le premier, vous avez tourné dans l’ordre chronologique. Quelle était la part d’improvisation sur le tournage ? Est-ce que vous avez gardé cette méthode sur les suites ?

Le deuxième volet était plus technique et il y avait moins d’improvisation. Sur le premier, on savait ce qui allait se passer, mais en même temps, on gardait certaines choses secrètes pour les acteurs afin qu’ils les découvrent au moment où ils tournaient. Le scénario changeait tout le temps. On a créé toute l’histoire de possession de la petite fille portugaise à la moitié du tournage par exemple.

À partir de quel moment vous avez décidé de vous engager sur une suite, puis des suites ? 

Quand on a découvert que le film marchait très bien, qu’il devenait un succès incroyable en Espagne et dans le monde. On avait pris un plaisir énorme en le tournant, pas seulement Paco et moi, mais toute l’équipe et les acteurs, on avait envie de reprendre la fête. 

Vous avez réussi à retrouver ce plaisir sur les suites ?

Je crois que oui, même s’il y a quelque chose de spécial dans les deux premiers. C’était une très jolie expérience qu’on a fait ensemble, et c’est quelque chose dont on garde un excellent souvenir.

Dans La Secte Sans Nom, [•REC] ou Darkness, l’enfance est à l’origine d’un trauma, du mal ou de la contamination. Qu’est-ce qui vous attire dans cette idée d’innocence qui est déjà corrompue ? 

Fragile est également un film qui se joue autour de l’enfance. Il y a quelque chose à voir avec la cruauté « vierge ». Ne pas pouvoir protéger les enfants, c’est aussi une grande peur pour les adultes. J’essaie toujours de jouer avec les peurs qu’on peut identifier, dans lesquelles on peut tous se reconnaître.

La même année sortent L’Orphelinat, [•REC] et Abandonnée. Qu’est-ce que vous gardez comme souvenir de cette période où l’Espagne était le sommet de l’horreur et du cinéma de genre, reconnu par la critique, par le public, par les récompenses ?

En Espagne, on avait la sensation qu’il se passait quelque chose de très important, que tout le monde avait l’air d’apprécier. Mais on voyait également la France comme un pays très important par rapport à l’horreur.

Vingt ans après, qu’est-ce qu’il reste de ce mouvement dans le cinéma espagnol actuel ? On a l’impression que c’est davantage le polar qui est le genre populaire aujourd’hui. 

Oui, on continue à faire des films mais le marché a changé, tout existe autour des plateformes désormais. 

Évanouis © Warner Bros. Pictures

Quels sont les cinéastes qui continuent à vous nourrir et vous inspirer ?

Il y a plein de réalisateurs qui sont pour moi des références, qu’ils œuvrent dans l’horreur, ou non. Je pourrais parler de James Cameron, de Krzysztof Kieślowski, de Wim Wenders. L’horreur italienne a également une place importante avec Lucio Fulci et Mario Bava. 

En tant que cinéphile, qu’est-ce qui vous a marqué ou impressionné ces dernières années ? 

Impressionné, marqué, je ne sais pas. Mais qu’est-ce que j’ai aimé récemment, par exemple, dans l’horreur ? Évanouis  est un film que j’ai beaucoup aimé, tout comme Strange Darling. Et il y a aussi des choses qui m’ont surpris dans le monde de la série. Il y a quelques saisons d’American Horror Story qui m’ont vraiment frappé. Ryan Murphy, c’est quelqu’un qui m’intéresse.

Est-ce que vous avez des projets actuellement en développement ?

Je ne peux pas encore en parler, mais je travaille sur une série de genre. Et je prépare un film pour tourner à la fin de l’année. C’est un mix entre genre et thriller très obscur…

Entretien réalisé le 8 avril 2026 à Lyon. Un grand merci à Nicolas Landais, l’équipe du festival On vous ment ainsi qu’à Jaume Balegueró.

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