Leaving Las Vegas est un film malade. Non pas selon la définition truffaldienne du terme : le chef-d’oeuvre de Mike Figgis, sorti en France en 1996 et dont Dulac Distribution permet la redécouverte trente ans plus tard, se calque sur l’alcoolisme de son personnage, Ben Sanderson (Nicolas Cage, au sommet de son art mêlant excentricité baroque et étrange tendresse désabusée), sur ses moments d’ivresse et de descente, créant ainsi un rythme particulier alternant une rudesse parfois difficile à observer sans ciller et une douceur étonnante au regard de l’atmosphère générale de déchéance induite par la trajectoire bancale et suicidaire de son « héros » imbibé d’alcool fort.

Tomber dans l’alcool (N. Cage) (©Dulac Distribution)
La beauté sombre de ce film essentiellement nocturne, éclairé par les néons criards de la Cité du péché, réside dans son hybridité mêlant expérimentation et classicisme, toxicité éthylique et sentimentalité presque naïve ; ses allures sépulcrales n’en sont que plus terribles. Car Ben Sanderson se rend à Las Vegas pour se suicider à petit feu, d’un verre rempli de gin à un autre de tequila, consommant en continu jusqu’à ce que mort s’ensuive, comme une sorte de bacchanale ferrerienne où la grande bouffe aurait été remplacée par des hectolitres de gnôle. Viré d’Hollywood où il était scénariste à cause de son penchant pour la dive bouteille, il n’a plus rien à perdre sinon l’existence même. Logé dans un motel quelque peu miteux, à l’écart des grands hôtels et des casinos du Strip où il se rend à pied cahin-caha, il accepte les services d’une prostituée, Sera (Elizabeth Shue, d’une puissance de jeu et d’une beauté foudroyantes, souvent et injustement évincée du concert de louanges habituellement associées à Leaving Las Vegas), avec laquelle il ne veut pas consommer une sexualité trop rapide. Etre inhabituel dans sa clientèle et dans sa vie faite de brutalités sous toutes leurs formes, Ben charme Sera, qui l’accueille chez elle. S’ensuit un amour réciproque aussi profond que platonique baignant dans l’alcool de l’un et dans les espoirs de cet autre animal blessé qui aimerait enfin trouver la paix.
L’hybridité de Leaving Las Vegas ne peut exister que par la présence de ce formidable personnage féminin, insufflant à elle seule une belle part de douceur mélancolique dans un univers de jeu et de déchéance dont Ben semble l’incarnation la plus extrême. Et la mise en scène de Mike Figgis de s’adapter à cette romance bancale, mêlant la violence de l’instinct de mort du personnage masculin, vampire à son insu lui-même vampirisé par son addiction, à l’énergie langoureuse de Sera, presque solaire au regard de la noirceur que Ben représente. De ce point de vue, la séquence la plus marquante et finalement désespérante du film montre les deux amants sortant de Las Vegas pour s’exiler un temps sur les routes irradiées de soleil du désert de Mojave ; au bord de la piscine d’un motel, bourré jusqu’à ne plus pouvoir tenir debout, Ben s’effondre et brise bouteilles et mobilier dans sa chute. La gérante du motel arrive avec un sourire de circonstance, accueillie par les excuses désabusées de Sera. Nettoyant le désordre, la femme lui dit que ce n’est pas grave mais qu’ils doivent partir et ne plus jamais revenir sous peine de représailles. La scène n’est pas longue mais caractérise bel et bien les deux personnages : si elle apporte lumière et couleurs dans la vie de Ben (elle ira jusqu’à lui acheter une garde-robe très bigarrée), lui n’apporte que le gâchis de la douceur par son refus de quitter ses attitudes morbides. Et aspire sa douce compagne résignée dans ses abîmes, comme le ferait un maelström.

Aspirée dans un maelström (E. Shue, N. Cage) (©Dulac Distribution)
Mike Figgis mélange ainsi les genres dans son film, permettant aux univers de ses deux personnages de cohabiter. D’un côté, la raideur formelle trempée dans l’alcool, une crudité et une violence frontales évoquant le cinéma d’Abel Ferrara (une scène lors de laquelle Sera se fait tabasser par trois jeunes clients en goguette amateurs de sexe brutal s’avère assez traumatisante) ; de l’autre, une mise en scène feutrée et jazzy lors des scènes d’errance amoureuse et nocturne de Ben et Sera semblant hériter d’un certain cinéma de badinage new-yorkais pas si éloigné, étrangement, des romances rose bonbon réalisées par Nora Ephron. Le goût de Figgis pour les expérimentations se trouve certainement au beau milieu de ce carrefour stylistique, dans cette volonté d’allier l’inconciliable comme s’allient ses deux personnages qui n’ont pourtant rien pour fonctionner ensemble. Néanmoins, paradoxalement, Leaving Las Vegas tient justement debout grâce à cette dualité, s’empêchant tout à la fois de s’enfoncer dans les eaux noires de l’insoluble dépression ou de tomber, à l’inverse, dans l’optimisme béat d’un récit amoureux qui comblerait par la seule force du sentiment tous les chagrins.

Badinage aux allures new-yorkaises (N. Cage, E. Shue) (©Dulac Distribution)
L’équilibre des meilleurs films se trouvent dans les incertitudes, dans le refus des émotions et des récits tout faits, faciles et rassurants, voués à fonctionner sur le public et, ce faisant, à rassurer la frilosité des cadres hollywoodiens. Mike Figgis l’indique clairement dans l’entretien qu’il nous a accordé pour la ressortie de son film : Leaving Las Vegas actait pour lui son départ de la machine hollywoodienne bien huilée, le film ne correspondant en rien aux attentes habituelles des studios. Adulé, généreusement récompensé, voyant son acteur principal oscarisé, il fut alors un succès surprenant. Assumant sa part tragique en racontant la trajectoire d’un suicidaire que rien ni personne ne saurait faire dévier, refusant d’éviter la crasse tout en se donnant le droit à la beauté et à la lumière, Leaving Las Vegas a certainement triomphé pour la raison la plus simple, et qui dépasse tous les plans marketing possibles : il s’agit simplement d’un grand film sans concession refusant de prendre ses spectateurs pour des imbéciles. Incontestablement l’un des jalons du cinéma indépendant des années 90.
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