[Le cinéma en question] Claire Simon – “Voyez-vous une évolution de votre métier ?”

Claire Simon s’est toujours amusée avec les limites entre documentaire et fiction. Son dernier film Premières Solitudes est en salles depuis le 14 novembre.
J’avais rencontré la cinéaste lors de la tournée des avant-premières pour son film Le Bois dont les rêves sont faits, invitation à se rendre au bois de Vincennes. Le bois de Vincennes, lieu de passage (drague, loisirs,  de repos), de commémoration pour les occasionnels ou lieu de travail et même habitat pour certains. La réalisatrice a dialogué pendant un an avec chacune des personnes de ces îlots bien définis, qui ne se rencontrent pas, mais permettent une géographie inédite du lieu. En plus de cette approche horizontale, les vestiges de l’université de Gilles Deleuze sont mis au jour en mêlant la venue de la fille du philosophe aux vidéos d’époque. Ne vous laissez pas impressionner par sa durée (2h26) car la bal(l)ade est très agréable dans ce film précieux, disponible en DVD chez Blaq Out.

Comme pour les cinéaste Christophe Honoré et Álex de la Iglesia, je lui avais demandé il y a deux ans « Voyez-vous une évolution de votre métier et du cinéma français ? » (et je pense que la situation qu’elle décrit est toujours d’actualité).

Claire Simon : Quand vous dîtes « métier », ce n’est pas évident pour moi : je n’ai pas fait d’école, j’ai toujours tout fait par moi-même. J’ai été un petit peu monteuse avant d’être réalisatrice. Il faut un certain temps pour oser dire que c’est de ça qu’on vit, que c’est son métier. Je ne l’ai jamais vécu exactement ainsi. En ce qui me concerne, j’ai toujours du mal à produire mes films, à trouver des financements, peut-être même encore plus en documentaire qu’en fiction.

Après d’autres – Ophüls, Depardon -, j’ai participé avec Nicolas Philibert, Denis Gheerbrant, Mariana Otero entre autres, à ce que le cinéma documentaire soit considéré comme du cinéma, et soit projeté en salles. Notre combat était de pouvoir être libre de faire du cinéma d’auteur documentaire auquel je ne me suis pas cantonnée, dans le sens où j’aime aussi faire des films de fiction. Je n’en fais peut-être pas assez… c’est plus long… Mais il y a quelque chose que je trouve de joyeux dans l’expérimentation qu’est un film documentaire, et que doit être aussi un film de fiction, mais c’est plus difficile.

On a théoriquement gagné puisqu’il y a une poussée du cinéma documentaire : la meilleur preuve est que de temps en temps, un festival donne le Lion d’Or ou l’Ours d’Or à un documentaire. Cela reste néanmoins extrêmement difficile parce que l’endroit qui permettait que l’on touche le public, tout en étant libre de créer, s’est refermé, c’est-à-dire la télévision. On est logé – ce qu’on avait demandé – à la même enseigne que la fiction, mais en ayant 10, 20, 30 fois moins d’argent. C’est compliqué que le public se rende compte qu’il y a une vraie création dans le cinéma documentaire et d’une invention de forme par exemple. Le public est difficile à conquérir, mais une fois dans la salle, il est souvent extrêmement touché par le documentaire.

Pour en revenir à votre question sur l’évolution, je vois que tout doucement le cinéma documentaire a gagné du terrain en France, et dans le monde, mais qu’il y a toujours la ligne télé qui essaie de gagner, que certains films qui ont du succès sont des films de journalistes, plutôt d’information, avec très peu de cinéma. Quand on s’est beaucoup battu pour arriver dans les salles pour avoir de l’indépendance, il s’est trouvé que des distributeurs et des exploitants préféraient de loin des films qui ressemblaient à ce qu’ils voyaient à la télé, dans ce qu’il y avait, à notre avis, de pire dans le reportage, et qu’ils n’acceptaient pas la très grande ambition formelle du cinéma documentaire. On pourrait avoir une vraie écriture, une image belle à la télé au lieu de voir des supers merdes de reportages avec des images floutées. La question n’est pas là. La question est l’info : nous vivons avec le numérique, internet, tout le règne de la domination absolue de l’information. Le cinéma, ce n’est pas de l’information, c’est un art de la description, qui aussi rend compte d’expériences et fait vivre des expériences à ses spectateurs. C’est un art de la pensée. On peut croire que l’info est de la pensée, mais ça n’en est pas toujours. Je pense que le documentaire d’information n’a strictement rien à voir avec le cinéma.

Le dossier “Le cinéma en question” est composé de :
– L’édito, par Carine Trenteun et Olivier Rossignot.
– L’entretien avec Guillaume Morel (distribution), Emmanuel Vernières (relations presse) et Damien Truchot (exploitation), par Carine Trenteun et Olivier Rossignot.
– L’entretien avec Vincent Paul-Boncour, directeur et co-fondateur de Carlotta Films : les ayants droit, par Pierre-Julien Marest.
– L’entretien avec Franck Finance-Madureira, président-fondateur de la Queer Palm du Festival de Cannes : le cinéma LGBT+, par Carine Trenteun

et de la partie “Voyez-vous une évolution de votre métier ?”
– La réponse de Christophe Honoré, par Carine Trenteun
– La réponse d’Álex de la Iglesia et Jorge Guerricaechevarría, par Carine Trenteun
La réponse de Claire Simon, par Carine Trenteun
La réponse de Costa-Gavras et Michèle Ray-Gavras par Carine Trenteun

 

 

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A propos de Carine TRENTEUN

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