Entretien avec Kita Bauchet à propos de “Bains Public”

Après l’avoir présenté au festival des femmes de Créteil où il a remporté le prix France TV «Des images et des Elles» puis au festival du documentaire de Docville à Louvain en Belgique; Kita Bauchet vient défendre son très beau Bains publics au festival Itinérances à Alès. Un documentaire sur la piscine des Marolles au cœur de Bruxelles où s’entrecroisent toutes les catégories sociales; l’occasion, pour Kita Bauchet, de dresser un portrait délicat, jamais misérabiliste, d’hommes et de femmes venant d’horizons bien différents; en somme, un long métrage bienveillant et humaniste très personnel pour sa réalisatrice . Un entretien avec une cinéaste qui se nourrit aussi bien du réel que de la fiction.

Quelles sont vos influences et références en ce qui concerne les réalisateurs de documentaires ?

J’adorais les documentaires des premiers documentaristes : des films comme La pluie ou encore Henri Storck, cinéaste belge qui avait fait un film sur la plage d’Ostende ainsi que Johan Van der Keuken dont j’adore son cinéma . Quand j’étais étudiante à l’INSAS, j’ai eu l’occasion d’avoir tout un séminaire avec Van der Keuken qui était non seulement un cinéaste hyper talentueux mais aussi une personne magnifique. Je suis surtout influencée par la fiction. J’aime beaucoup ça et je trouve que je ne fais pas vraiment de différence entre les deux. Mon influence principale pour ce film c’est Boxing gym de Wiseman parce que c’est un long métrage sur le corps… Attention, je n’ai pas la prétention de me considérer l’égale de Wiseman mais c’est un film référence que toute l’équipe a regardé avant le tournage de celui là.

Combien de temps vous a pris le tournage de Bains publics et comment était votre entente avec les protagonistes ?

Je l’ai fait sur deux ans; un an de repérage avec Viviane, la préposée au douches, un des personnages qui est un peu un fil rouge du film; elle m’a présenté les habitués puis ses collègues. J’ai passé beaucoup de temps à chaque poste…. avec les préposés aux vestiaires, les maîtres nageurs, les éducateurs sportifs qui viennent donner des cours à l’intérieur de la piscine. Pendant un an, j’ai rencontré tous les employés et leurs habitués. Étant présentée à chacun, je suis devenue une figure quotidienne de la piscine. Ensuite, on a tourné pendant trois mois à raison de deux jours par semaine parce que la présence d’une caméra dans une piscine, c’est quand même lourd pour les usagés; on a donc tourné vingt et un jours seulement. J’ai mis 2 ans en tout et pour tout, de l’idée originale à la chimie.

D’où vous-est venue l’idée ce sujet ?

Moi j’habite Bruxelles ; pendant vingt cinq ans, j’y ai fait mes études; mais, avant ça, j’étais parisienne; j’avais une chambre de bonne mais je n’avais pas de douche donc j’utilisais les « bains douches ». Je m’étais toujours dit que je ferai un film là dessus. Sur le fait de se sentir exclu parce qu’on n’a pas le confort minimum tout en mettant en évidence que lorsque l’on arrive dans les douches publiques, on a l’impression de retrouver une place au sein d’une communauté. Quand je suis arrivée à Bruxelles et que j’ai découvert cette piscine, ayant toujours gardé à l’esprit de faire un film sur cet endroit, au début, je voulais me concentrer uniquement sur les bains douches pour parler de la précarité mais je ne voulais pas braquer mon regard sur la pauvreté. Je me suis dit que j’allais ouvrir le film à l’ensemble de la piscine et jouer sur des contrastes, je pense que c’est plus subtil comme ça plutôt que de braquer sa caméra uniquement sur les plus démunis.

Vous regardez vos personnages avec un réel humanisme; êtes vous restée en contact avec eux après le tournage?

Effectivement, c’est un film humaniste d’autant plus qu’il n’est pas sorti depuis si longtemps que ça. Il y a encore des employés qui ne l’ont pas vu, ou des nageurs, ou même des personnes sans domicile fixe; mais, j’ai évidemment gardé contact avec les employés et avec le directeur; nous les tenons au courant des différentes projections. Je suis surtout devenue amie avec Viviane des douches, Viviane de la caisse et avec la secrétaire de la piscine qui m’a beaucoup aidée quand il y avait quelques tensions; parce que ce n’est pas toujours évident d’être en maillot de bain en présence d’une caméra donc, oui, évidemment, je continue à avoir des relations avec eux. Je les adore et ça ne peut pas s’arrêter du jour au lendemain. Elles ont été surprises de découvrir le film, que c’était vraiment un film pour les salles de cinéma, pour les grands écrans, que c’était professionnel. Elle en sont fières. Et ça les fait rire. Les employés découvrent même le travail d’autres employés à travers le documentaire.

Les Bains publics sont un lieu où la nudité est obligatoire; est-ce une métaphore pour décrire un endroit où les barrières sociales n’existent pas de filmer la vie d’une piscine municipale?

C’est ça . Quand j’expliquais au début que je voulais uniquement faire un film sur les douches publiques, cela ne me semblait pas suffisant parce que, finalement, une douche, où qu’elle se trouve, est un endroit totalement démocratique; quand on est en maillot de bain, les classes sociales s’effacent . Finalement, la natation est un sport tout a fait démocratique …. on achète un maillot et on fait des longueurs pendant des années. J’aime le fait que ce soit un lieu populaire où tout le monde se rencontre…. la personne du troisième age, l’enfant Bruxellois qui vient apprendre à nager, le sans-papier qui vient prendre sa douche ou encore le patron d’un bar populaire à Bruxelles qui vient faire ses longueurs. Effectivement le fait que ce soit une piscine ça me semblait intéressant. Tout semble égalitaire mais au fil du film apparaissent des inégalités.

On sent chez vous l’envie de raconter des tranches de vie avec des personnages très différents. Avez vous une passion pour le film choral ?

Je ne parlerai pas de film choral mais j’aime beaucoup ce genre où les destins qui se croisent ; les tranches de vie qu’on peut rencontrer dans ce lieu. Je sais, par exemple, que Viviane des douches a couvert l’histoire d’une des usagers des douches, une roumaine, qui s’est retrouvée à Bruxelles pensant trouver du travail afin d’ aider ses filles restées a pays, elle a perdu un fils de la leucémie. Je pouvais tout imaginer et je savais que ça serait très riche. Ce que je voulais montrer dans ce film? c’est qu’on a tous des vies intéressantes, des combats intérieurs à mener. Je voulais croiser tous ces destins .

Quels sont vos prochains projets?

Je suis en montage d’un film tourné en résidence d’artiste à Saint-Louis du Sénégal. Je voulais travailler avec des artistes Saint-Louisiens, donc, j’ai fait un film de danse avec une compagnie de danse qui s’appelle Diagn’art et je dois obligatoirement le terminer avant fin juin car je dois le présenter au Duo Solo; c’est le seul festival de danse contemporaine au Sénégal. Et puis, après tout, ça peut être une fiction.

A propos de Aïssa Deghilage

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